Peut-on pleurer au travail?

Crédit à venir
Illustration : crédit à venir

ELLE Québec, 2013

Il vous est peut-être déjà arrivé de vous réfugier dans les toilettes du bureau pour verser quelques larmes. Vous n’êtes pas la seule! Les émotions sont souvent mal vues au travail, et créent un sentiment de honte chez la personne qui les vit. Pourtant, lorsqu’elles sont bien exprimées, elles peuvent enrichir notre vie professionnelle.

Quand Elle Québec m’a proposé d’écrire sur l’émotivité au boulot, je ne me doutais pas que je me retrouverais bientôt incapable de contenir mes propres émotions pendant mes heures de travail. Pourtant, j’étais prise dans un tourbillon depuis des mois: mon père était très malade et j’effectuais de nombreux allers-retours pour lui rendre visite à l’hôpital. J’avais néanmoins réussi à compartimenter ma vie de façon à ce que mon travail n’en souffre pas trop. Pas question de laisser la tristesse m’empêcher de livrer la marchandise, hein? Mon père est mort peu de temps avant Noël. Puis, début janvier, et à quelques jours de mon 35e anniversaire, mon amoureux m’a annoncé qu’il voulait rompre après quatre ans de vie commune. C’en était trop! Un jour, j’ai dû quitter précipitamment un meeting important pour me réfugier dans les toilettes parce que j’étais incapable de retenir mes larmes. Un peu gênant de revenir s’assoir après 20 minutes, les yeux et le nez rougis… Quelques jours plus tard, alors que j’étais au téléphone avec un client exigeant, je me suis entendue soupirer bruyamment, exaspérée. Mon interlocuteur n’a pas semblé apprécier. Garder mon chagrin dans un petit compartiment fermé à clé pendant les heures de travail? Ce n’était plus possible.

Je suis loin d’être la seule à m’être laissé emporter par les émotions au boulot. Élizabeth, 34 ans, responsable de la programmation dans un théâtre, m’a confié avoir pleuré de rage devant sa patronne un peu brouillonne qui avait égaré une réservation de salle. Catherine, 26 ans, coordonnatrice dans une agence de pub, m’a avoué avoir déjà «pété sa coche» lorsqu’elle se trouvait seule au bureau, tard le soir – puis d’avoir prié pour que les caméras de surveillance n’aient pas capté sa crise de larmes! Curieusement, les hommes que j’ai interrogés ne se souvenaient pas d’avoir été émotifs au travail. Il semble que les femmes soient les seules à se réfugier dans les toilettes pour verser quelques larmes…

La journaliste américaine Anne Kreamer a interviewé 700 hommes et femmes pour son ouvrage It’s Always Personal: Emotion in the New Workplace. Son constat: les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à avoir déjà exprimé leurs émotions au boulot (par exemple, 41% des femmes qu’elle a interrogées ont déjà pleuré au bureau, comparativement à 9 % des hommes).

Ce qui ne veut pas dire que les gars n’expriment jamais ce qu’ils ressentent dans un contexte professionnel…«Les hommes manifestent leurs émotions différemment: ils se retirent dans le silence, deviennent plus impatients, plus autoritaires ou plus colériques», fait remarquer Sylvie Giasson, auteure de La dépression n’était pas dans mon plan de carrière.

Le hic, selon Anne-Cécile Sarfati, rédactrice en chef adjointe de Elle France et auteure de l’ouvrage Être femme au travail, c’est que le monde du travail est encore dominé par des valeurs masculines, comme la force de caractère et la maîtrise de soi, et que les épanchements sont considérés comme un signe de faiblesse. «Dans les sociétés occidentales, même si les femmes sont de plus en plus nombreuses, le travail est encore pensé par les hommes, pour les hommes», souligne la journaliste française. Voilà pourquoi tant de femmes croient qu’elles ont un comportement inadéquat dès qu’elles ne parviennent pas à contenir leurs larmes.

Ce qui joue également contre elles, c’est qu’on interprète plus favorablement les émotions si elles sont exprimées par un représentant de la gent masculine. «Un homme ému au point d’avoir la larme à l’oeil est vu comme ayant une belle sensibilité. Alors qu’on dit d’une femme qui pleure au travail qu’elle « craque » ou qu’elle « pète les plombs »», fait remarquer Anne-Cécile Sarfati.

On n’a qu’à penser au vidéo de Barack Obama versant quelques larmes lors d’un discours qu’il prononçait devant son équipe électorale à la suite de sa réélection en 2012.Pour la majorité des commentateurs politiques, cet épisode a montré la grande humanité du président américain. Mais aurait-on accueilli avec autant d’admiration ces remerciements larmoyants s’ils avaient été prononcés par Hillary Clinton? Que non! croit la psychiatre américaine Judith Orloff: «Les hommes supportent très mal de voir une femme pleurer. D’ailleurs, des recherches ont montré que la vue et même l’odeur des larmes féminines font baisser leur taux de testostérone et éveillent en eux un sentiment d’échec et de faiblesse. Or, dans un contexte de performance professionnelle, la testostérone est essentielle pour les hommes, puisque cette hormone leur permet de passer en mode « guerrier ». Voilà pourquoi ils réagissent souvent avec colère et mépris devant une collègue qui larmoie.»

Un changement de valeurs s’opère toutefois dans la sphère professionnelle. On le doit au nombre croissant de femmes qui sont promues à des postes de gestion, mais aussi à l’arrivée de la génération Y sur le marché du travail. «Ces jeunes travailleurs cherchent davantage à être authentiques et ont un rapport différent à l’autorité, explique Anne-Cécile Sarfati. Ils ont été encouragés dès l’enfance à exprimer leurs états d’âme et tolèrent donc mal les systèmes d’autorité rigides, qui les empêchent de le faire. Ils manifestent également plus volontiers leur enthousiasme ou leur engouement, peu importe leur sexe.» Signe des temps, la directrice générale de Facebook, Sheryl Sandberg, avouait il y a quelques mois qu’elle avait déjà pleuré au travail. Lors d’un discours prononcé devant les nouveaux diplômés de la Harvard Business School, la femme d’affaires a confié qu’elle n’hésitait pas à exprimer ses espoirs et ses peurs à ses collègues et qu’elle s’attendait à ce que ceux-ci fassent de même. «Je ne crois pas que nous ayons un moi professionnel du lundi au vendredi et un moi personnel le reste du temps. Imposer ce genre de barrière n’a jamais fonctionné et, dans le monde d’aujourd’hui, où on cherche des voix authentiques, vraies, c’est encore plus absurde», affirmait l’auteure d’En avant toutes, un essai sur les raisons pour lesquelles les femmes ont du mal à grimper les échelons professionnels.

Celles qui s’imposent un corset émotif dès qu’elles mettent un pied au bureau devraient-elles prendre exemple sur Sheryl Sandberg? La psychothérapeute Valérie Colin-Simard croit que oui. «En survalorisant l’intellect au détriment de leurs émotions, les femmes privent le monde du travail de quelque chose de très précieux. Les émotions nous fournissent des renseignements importants sur les situations et les gens qui nous entourent. Nous avons tout avantage à les écouter», affirme l’auteure de l’essai Masculin-féminin: la grande réconciliation, qui prône une réhabilitation des valeurs féminines dans la sphère professionnelle.

Selon le neurologue américain Antonio Damasio, nous aurions d’ailleurs tort de croire que nos sentiments entravent notre raison. Ses recherches ont plutôt démontré qu’éprouver de la joie ou encore de la peur jouerait un rôle crucial dans les décisions que nous prenons chaque jour. C’est ce qui explique notamment pourquoi l’intuition est souvent de meilleur conseil qu’une réflexion longuement murie.

«On sous-estime la richesse et le potentiel des émotions au travail, croit Sylvie Giasson. Lorsque celles-ci sont bien canalisées et exprimées, elles favorisent l’innovation et la collaboration dans les entreprises puisqu’elles nourrissent le dialogue entre les employés.» Le concept d’intelligence émotionnelle, popularisé par le psychologue américain Daniel Goleman, va d’ailleurs dans ce sens. Il semble en effet que les employés qui ont un bon «quotient émotionnel», c’est-à-dire qui sont capables de reconnaître et de bien communiquer leurs émotions, mais aussi de faire preuve d’empathie envers les autres, auraient de meilleures possibilités d’avancement que leurs collègues qui possèdent les mêmes compétences qu’eux. De plus, contrairement à la croyance selon laquelle la vie personnelle ne doit pas interférer avec le travail, des études menées par la firme de sondage américaine Gallupont montré qu’il existe un lien très fort entre le fait de tisser des relations interpersonnelles avec ses collègues et celui d’être satisfait de sa vie professionnelle. Et qui dit amitié dit confidences au sujet de ce qu’on ressent… De quoi nous convaincre que la boîte de mouchoirs a bien sa place dans le tiroir de notre bureau, à côté de l’agrafeuse et des post-it!

Les émotions au travail, c’est bien, mais il faut apprendre à les apprivoiser! Voici six trucs pour vous aider à y parvenir:

On respire par le nez!

Les émotions sont comme des vagues. Quand on est envahie par la tristesse, la frustration ou la peur, on se rappelle de prendre quelques profondes respirations pour calmer nos battements cardiaques et nous détendre. On s’inspire de la méditation et on porte notre attention sur les sensations corporelles qu’on ressent à ce moment-là. Ça nous permet d’apaiser la tempête intérieure qui nous agite et de revenir à un état plus gérable.

On prend du recul au besoin.

On ne devrait pas être gênée de dire: «Excusez-moi, cette situation me rend mal à l’aise, peut-on en reparler un peu plus tard, quand j’aurai eu la chance d’y penser un peu?» On peut aussi trouver un petit prétexte pour s’absenter quelques minutes et revenir une fois qu’on aura retrouvé notre calme. Ainsi, on évite de dire ou faire des choses sur le coup de l’émotion qu’on pourrait regretter plus tard.

On évite d’accumuler les frustrations.

Lorsque la colère ou les larmes se manifestent, c’est souvent parce qu’on n’a pas su dire ce qui n’allait pas avant que la marmite déborde. On prend donc l’habitude d’exprimer poliment et calmement nos insatisfactions, au jour le jour, à nos collègues et à nos supérieurs.

On pratique la communication non-violente.

On parle au je, donc on nomme ce qu’on ressent en évitant d’accuser les autres. On adopte aussi la technique du «sandwich». On commence par dire ce qu’on apprécie, on explique ensuite ce qui nous pose problème et on termine en demandant à l’autre de nous aider à trouver une solution positive.

On entretient de bonnes relations avec nos collègues.

L’empathie et les attitudes amicales rendent les milieux de travail moins austères et permettent d’exprimer plus librement ce qu’on ressent.

On reconnaît nos torts si on a gaffé.

On n’a pas pu s’exprimer de manière constructive? On s’excuse auprès des personnes qu’on aurait pu blesser. On a pleuré comme une Madeleine et on se sent gênée? On évite de culpabiliser et on se rappelle qu’on est humaine, après tout!

 

 

 

 

 

 

Les chemins de la liberté

Publié dans Jobboom, mars 2011

Les grandes distances à parcourir, les délais de livraison serrés, les longues heures passées loin de la maison. Pour les camionneurs et autres chauffeurs de poids lourds, c’est ça le bonheur. Entre autres.

par Marie-Claude Élie Morin

Donald Porlier se souviendra toujours de son voyage jusqu’à San Antonio, au Texas, à la fin de l’été 2005. Camionneur de longue distance pour le Groupe Robert depuis plus de 30 ans, il a fait partie d’un convoi de 20 camions envoyés par la Croix-Rouge canadienne pour livrer des lits de camp et du matériel d’urgence aux sinistrés de la Louisiane, victimes peu de temps auparavant de l’ouragan Katrina.

«La ville de Detroit avait même fermé à la circulation ses artères majeures et un pont pour laisser filer notre convoi. C’était très émouvant de traverser les États-Unis pour aller porter ce matériel à des gens qui en avaient grand besoin.»

Pour René Tremblay, ex-camionneur devenu enseignant, c’est le ciel immensément bleu du Wyoming qui lui revient en mémoire lorsqu’il pense à ses 14 années sur la route. Sandra Doyon, camionneuse chez Transwest, garde quant à elle le souvenir de s’être arrêtée, au petit matin, sur le bord de la route au Nebraska, simplement pour faire un saut dans un champ de tournesols en fleurs.

Des paysages majestueux, des centres urbains grouillants, des oasis de tranquillité : les camionneurs roulant sur de longues distances en ont plein la vue. Plusieurs ont justement choisi le métier pour l’aventure, l’envie d’aller loin et de découvrir de nouvelles réalités.

Les grands explorateurs

«La majorité des aspirants camionneurs de longue distance ont un tempérament curieux. Ils veulent voir du pays, ne pas avoir de routine et être libres», confirme Eddy Vallières, directeur du Centre de formation en transport de Charlesbourg. «Plusieurs sont également passionnés de mécanique et veulent relever le défi de dompter une grosse machine comme un camion-remorque.»

Donald Porlier se reconnaît dans cette description. Lui qui espérait au départ être affecté aux livraisons en Ontario pour ne pas s’éloigner de la maison a eu la piqûre de la grande route dès ses premiers voyages aux États-Unis. «Visiter les orangeraies de la Floride pendant que tout le monde gèle au Québec, ça n’a pas de prix!»

L’absence de routine et les découvertes renouvelées sont également de puissants attraits. «La majorité des gens passent l’essentiel de leur vie dans un rayon de 400 kilomètres. Un routier, lui, parcourt jusqu’à 5 000 kilomètres par semaine. On n’est jamais au même endroit. J’ai eu la chance de visiter des fonderies, des usines automobiles, des firmes de robotique», illustre Donald Porlier.

Sur la route de l’inspiration

 

Après avoir travaillé comme guide-accompagnatrice en tourisme un peu partout au Canada et aux États-Unis, Sandra Doyon a décidé d’ajouter une corde à son arc en obtenant un permis pour conduire des autobus en 2000. Au cours de sa formation, elle a bifurqué vers le camionnage de longue distance. «J’avais envie d’être dépaysée et de relever le défi de conduire un gros camion!»

Elle ne savait pas qu’elle serait également séduite par les moments de contemplation au cours des longues heures passées sur la route. «Le métier de camionneur te donne beaucoup de temps pour penser, confie-t-elle.

C’est comme ça que j’ai commencé à écrire.» En 2005, Sandra Doyon s’achète un portable pour la route et crée un blogue pour raconter ses aventures en camion. Dans son Journal de bord d’une camionneuse, elle partage ses émotions du jour et ses observations sur l’Amérique. En 2011, les éditions Goélette publieront d’ailleurs un recueil de ses chroniques.

Sacrifices nécessaires

Le métier comporte toutefois ses revers. Les longues heures passées en position assise ont des conséquences sur la santé : maux de dos, perte de masse musculaire, prise de poids en raison des repas trop riches offerts dans les arrêts routiers. «Il faut avoir une discipline personnelle. Autrement, le corps est affecté», explique Sandra Doyon.

La vie de couple et de famille en prend aussi pour son rhume. Longues absences répétées, rendez-vous manqués, courtes pauses avant de repartir sur la route. «Il faut une conjointe ou un conjoint compréhensif», note Eddy Vallières.

«C’est difficile de maintenir l’harmonie quand tu ne peux pas promettre à ta conjointe que tu pourras l’accompagner dans une fête, par exemple», confirme Donald Porlier.

La maternité n’est pas plus facile à concilier avec le camionnage, comme le constate Sandra Doyon, qui attend un enfant. Conduire un camion sur de longues distances est considéré comme un risque pour la grossesse, elle a donc dû cesser immédiatement de travailler. Mais puisque l’entreprise qui l’emploie est enregistrée sous une charte fédérale (comme les compagnies aériennes), Sandra n’a pas droit aux compensations pour retrait préventif prévues par la loi québécoise. Elle doit se rabattre sur des prestations d’assurance-emploi moins généreuses et qui la pénaliseront lorsque viendra le temps de calculer ses prestations au Régime québécois d’assurance parentale à partir de son revenu moyen.

Un amour inconditionnel

Malgré ces difficultés, certains camionneurs ne se verraient pas faire autre chose, estimant que les avantages compensent les inconvénients. C’est que les camionneurs de longue distance arrivent aussi à gagner un salaire intéressant. «On est payés au mille (l’étalon de mesure dans le transport nord-américain). Un chauffeur qui parcourt 3 000 milles (près de 5 000 kilomètres) par semaine peut s’attendre à un salaire hebdomadaire d’environ 1 100 $ nets», indique Donald Porlier, qui fait régulièrement la tournée des écoles comme Ambassadeur de la route pour l’Association du camionnage du Québec.

Quelles qualités faut-il posséder pour embrasser le métier? «Une bonne dose d’autonomie et de débrouillardise», note René Tremblay, aujourd’hui professeur au Centre de formation en transport de Charlesbourg. «Le camionneur doit planifier sa route et gérer son temps tout seul pour effectuer ses courses à l’heure. Il faut une bonne endurance physique pour effectuer en moyenne 70 heures de travail en 7 jours. Enfin, la patience et la courtoisie sont nécessaires pour ne pas péter les plombs dans les embouteillages!» conclut-il.

Ça vous dit d’embarquer?

 

 

 

La carotte et le bâton, c’est fini

Publié dans Jobboom, mars 2011

Entrevue avec Dan Pink

La recette de la motivation au boulot

Qu’est-ce qui vous allume et vous pousse à dépasser vos objectifs au boulot? L’auteur Dan Pink est convaincu que c’est autre chose que la promesse d’un gros chèque de paie ou la menace de représailles, soit le proverbial principe de la «carotte» et du «bâton», largement appliqué dans nos entreprises.

par Marie-Claude Élie Morin // photo : Nina Subin

Passionné par l’univers du travail, Dan Pink écrit sur ce sujet dans les magazines Wired, Fast Company et dans le New York Times, entre autres. Et son best-sellerA Whole New Mind (Riverhead Books, 2006), a exploré l’importance croissante de la créativité au travail.

En 2010, il lançait, Drive: The Surprising Truth About What Motivates Us, un essai sur la motivation et sur ce qui nous pousse à agir. Après avoir écumé des tonnes d’études en sciences sociales portant sur la motivation, il conclut que le monde des affaires persiste à utiliser des outils invalidés par la science, qui provoquent plutôt une baisse de la motivation et de la performance des travailleurs.

Conclusion : une révolution de la mentalité des gestionnaires s’impose.

Q › Pourquoi les récompenses et les punitions érodent-elles la motivation?
À l’origine de l’humanité, notre motivation était intrinsèque : il fallait se nourrir, se protéger, survivre. À mesure que nos besoins primaires ont été satisfaits, nous avons été motivés par des facteurs extrinsèques, soit la promesse d’une récompense matérielle ou la menace de représailles. Un peu comme un âne avance simplement pour attraper une carotte ou parce qu’il est menacé de recevoir un coup de bâton.

Au travail, ce mode de motivation a fait ses preuves. Il fonctionne bien auprès d’employés chargés de tâches simples ou répétitives, celles accomplies sur une chaîne de montage par exemple. Mais la science prouve qu’il ne fonctionne pas auprès des travailleurs qui ont un emploi créatif exigeant des habiletés à résoudre des problèmes, ce qui est le cas d’un nombre croissant d’Occidentaux. Récompenses et punitions créent plutôt l’effet inverse : à long terme, elles démotivent les troupes et entraînent une perte de productivité. Or, elles subsistent à grande échelle dans nos entreprises!

Q › Comment l’offre d’une récompense nuit-elle à la performance?
Des études ont démontré que la promesse d’une récompense agit comme une ornière qui empêche les individus de trouver des solutions originales à un problème. La récompense devient l’attrait principal pour lequel on fait quelque chose, au détriment du simple plaisir de le faire. Une action éventuellement récompensée se transforme en corvée, car les sujets se concentrent sur la récompense, qu’ils n’ont pas encore… Pire : à long terme, la «carotte» peut mener à un comportement déviant. L’appât du gain et la dépendance aux récompenses amènent certains individus à poser des gestes éthiquement répréhensibles, comme la concurrence déloyale ou la fraude.

Pub.

Q› La menace d’une punition est-elle aussi nuisible?
Tout à fait. Une étude s’est penchée sur le cas de la direction d’une garderie, qui avait décidé d’imposer une amende aux parents qui tardaient à venir chercher leur enfant en fin de journée. Les amendes cumulées s’additionnaient aux frais mensuels réguliers. Dans les 20 semaines qui ont suivi, les retards n’ont pas diminué : ils ont plutôt presque doublé! Avant l’introduction de l’amende, les parents s’efforçaient d’être à l’heure par respect pour les éducateurs. L’amende financière a transformé cette relation en transaction : les parents ont eu l’impression qu’ils pouvaient désormais acheter du temps excédentaire. La punition n’a rien réglé du problème initial.

Q › Alors, qu’est-ce qui peut nous motiver au travail?
La science démontre que trois facteurs suscitent et maintiennent la motivation. Le premier est l’autonomie, soit d’avoir un minimum de pouvoir sur quand, comment et avec qui nous travaillons. Le deuxième est la possibilité de constamment s’améliorer dans ce que l’on fait. Par exemple, lorsqu’on apprend à jouer d’un instrument de musique, le perfectionnement devient notre motivation. Enfin, le sens qu’on donne à ce qu’on fait au travail et dans la vie, c’est-à-dire l’impression de contribuer à une cause, à une idée ou à un projet plus grand que soi.

Q › Comment réconcilier nos entreprises assoiffées de profits avec l’idée d’une cause plus grande et plus durable que nous-mêmes?
Il faut s’inspirer des organisations que j’appelle «3.0», qui ont saisi l’importance de cette motivation supérieure. Leur mission dépasse largement l’atteinte de résultats financiers. Pensons au succès de projets Internet comme Wikipédia, qui fonctionne grâce à la générosité des milliers de collaborateurs qui rédigent gratuitement des entrées, car ils croient à la pertinence de cette encyclopédie collective. Idem pour les débuts de Google.

La motivation des fondateurs était d’organiser l’information planétaire de manière cohérente et de la rendre accessible au plus grand nombre. L’affaire a fait boule de neige.

Ou encore l’important détaillant de chaussures en ligne Zappos.com, qui a comme mission d’offrir le meilleur service et le meilleur environnement de travail possible. Les employés du centre de relations clients sont donc libres de gérer les appels comme bon leur semble : pas de texte à suivre, pas de vente sous pression, pas de durée maximale des communications. Cette culture d’entreprise est devenue leur principal atout face à la concurrence!

Q › Pourquoi les entreprises misent-elles encore sur les promesses d’augmentation de salaire et de primes en tous genres?
Beaucoup d’entreprises – particulièrement celles inscrites en Bourse fonctionnent encore avec la «carotte» parce qu’elles sont forcées, chaque trimestre, d’augmenter leurs profits ou de justifier des pertes aux actionnaires. Cette gestion à courte vue est néfaste pour la motivation des employés et, conséquemment, pour la santé de l’organisation à long terme. Par ailleurs, les entreprises commencent à réaliser qu’une rémunération élevée ne suffit pas à attirer les travailleurs hautement performants, alors elles tablent sur autre chose, comme un milieu de travail exceptionnel, beaucoup de liberté ou des projets créatifs.

Q › Que peuvent faire les travailleurs démotivés pour retrouver de l’entrain?
Ils peuvent d’abord déterminer quels sont les moments dans leur travail (s’il y en a!) où ils atteignent l’état de «flow», c’est-à-dire la sensation que ce qu’ils sont en train de faire coule de source pour eux. Ça peut être lors d’une réunion, pendant qu’ils rédigent un rapport ou lors d’une sortie sur le terrain. Bref, repérer les moments qui génèrent en eux un sentiment d’engagement et de réussite et tâcher de multiplier ces occasions. Ils peuvent aussi chercher à avoir plus d’autonomie quant au choix du «quand», du «comment» et du «avec qui» ils travaillent. Par exemple, beaucoup de travailleurs préféreraient travailler de la maison un jour par semaine plutôt que de recevoir une augmentation de salaire.

Q › Comment convaincre son patron d’appliquer de nouveaux modes de motivation?
Pourquoi ne pas lui suggérer d’organiser une «Journée FedEx»? Ce concept vient d’une firme australienne en informatique qui tient, quatre fois par an, une journée où les employés ont le droit de travailler sur ce qui leur plaît, pourvu qu’ils livrent un produit concret et fini en seulement 24 heures. L’entreprise a constaté que ces courtes explosions de créativité stimulent l’innovation et la performance davantage que n’importe quelle autre mesure. Beaucoup trop d’entreprises carburent encore aux commissions et aux primes de performance. La science prouve que nous faisons fausse route. Il faut colmater la brèche!

 

 

 

Suivre sa voie

Publié dans Carrières d’avenir 2011, Éditions Jobboom

Suivre sa voie

Affronter la désapprobation de vos parents sur votre choix de carrière, ce n’est pas facile. Malgré le malaise, il serait bon de chercher à savoir pourquoi ils sont en désaccord avec vos aspirations. Vous pourriez ainsi pousser plus loin votre réflexion et valider votre intérêt.

par Marie-Claude Élie Morin

Les parents de Simon Gouache le voyaient devenir médecin ou dentiste. Lui-même a longtemps cru qu’il s’agissait de la seule avenue possible. Pour éviter de les décevoir, il s’est imposé des études en biologie à l’Université McGill et a échoué deux fois aux examens d’entrée en médecine dentaire à l’Université de Montréal. Dégoûté, il a fait un virage à 180 degrés à 21 ans en choisissant un métier artistique. Un choix qui a mal passé auprès de ses parents.

«Mon père et ma mère sont médecins, mon oncle et ma tante aussi et mon frère est en voie de le devenir. Depuis l’enfance, j’avais l’impression que la seule option pour moi était de suivre leurs traces. Mais les sciences étaient loin de me passionner, et je n’avais pas les résultats scolaires requis pour entrer en médecine», raconte-t-il.

Aujourd’hui diplômé de l’École nationale de l’humour, Simon écrit ses propres spectacles et se produit fréquemment sur scène. Il travaille aussi comme concepteur-rédacteur chez Taxi, une agence de publicité de Montréal. «Si je n’avais pas pris cette chance en allant passer les auditions à l’École de l’humour, je ne sais pas comment j’aurais gardé le goût de vivre», confie-t-il en pesant ses mots.

Questionnez pour comprendre leurs inquiétudes //

L’histoire de Simon n’est pas un cas d’exception. «Plusieurs adultes dans la quarantaine viennent me consulter, car ils sont épuisés et déprimés. Ils réalisent soudain que le métier qu’ils ont choisi pour répondre aux espoirs parentaux ne correspond pas à leurs goûts ni à leurs champs d’intérêt», constate François Lefort, psychologue du travail.

Mais cela ne veut pas dire que vous devez rester sourd aux objections de vos parents. «Car parfois, ils ont raison de s’inquiéter!» s’exclame Caroline Paquet, conseillère d’orientation, psychologue et médiatrice familiale en cabinet privé à Québec. «Je pense entre autres aux filles qui annoncent qu’elles veulent être mannequins, ou aux garçons qui souhaitent devenir joueurs de hockey professionnels. Ce ne sont pas des carrières impossibles, mais il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Le parent peut craindre, avec raison, que son enfant n’ait pas une perception assez réaliste du métier qui l’attire.»

Même son de cloche de la part de Jean- Sébastien Lévesque, conseiller d’orientation à l’école secondaire Jean-Grou, à Montréal.

«En général, devant des métiers plus artistiques ou issus de la formation professionnelle, plombier par exemple, les parents craignent que l’emploi soit précaire, mal rémunéré ou mal vu socialement. Ce sont des questions valables.»

Si vos parents expriment ce genre d’inquiétudes, informez-vous davantage pour dresser un portrait réaliste du métier dont vous rêvez, suggère le conseiller. Précisez, par exemple, les salaires, les programmes de formation et les aptitudes nécessaires. Cette démarche vous amènera à mieux évaluer le sérieux de vos aspirations professionnelles. «Si vous souhaitez, par exemple, devenir comédien sans jamais avoir participé à du théâtre amateur, c’est mal parti, observe-t-il. Idem si vous rêvez de gagner 100 000 $ par année à titre de mécanicien.»

Faites vos preuves //

Les réserves exprimées par les parents doivent donc être vues comme autant de pistes pour vérifier à quoi ressemble le quotidien dans votre métier idéal. Caroline Paquet suggère aux jeunes de tout faire pour répondre clairement aux questions et aux inquiétudes de leurs parents. «Faites des recherches sur les débouchés, rencontrez quelqu’un qui fait ce métier-là. Et rapportez les résultats de votre enquête à vos parents. S’ils vous voient prendre votre choix au sérieux et vous investir dans une telle recherche, ils pourraient devenir plus flexibles», précise-t-elle.

«Idéalement, essayez de maintenir le dialogue, ajoute François Lefort. Demandez à vos parents de raconter comment ils ont eux-mêmes choisi leur métier, suggère-t-il. Cela peut s’avérer un exercice puissant pour alimenter la discussion.» En cas de conflit difficile à résoudre, n’hésitez pas à aller consulter un conseiller d’orientation – à l’école ou en bureau privé. Il peut jouer un rôle de médiation en rencontrant aussi vos parents.

Allez au bout de votre projet //

Cependant, malgré toutes les bonnes intentions du monde, le désaccord des parents peut perdurer. C’est ce qui est arrivé à Simon. «Au moment où j’ai annoncé à mes parents que je laissais tomber les sciences pour m’inscrire en humour, je vivais encore à la maison. On aurait dit que je venais de leur dire que je voulais être berger en Afghanistan! Le climat a été lourd et pénible pendant plusieurs mois. J’avais vraiment l’impression qu’ils ne croyaient pas en moi, mais j’ai arrêté d’essayer de les convaincre à tout prix. Quand ils ont constaté à quel point j’étais motivé et heureux, ils ont tranquillement changé d’attitude», raconte-t-il.

Rares, en effet, sont les parents qui restent de glace en voyant leur enfant s’épanouir.

Aujourd’hui, la mère de Simon ne rate aucun de ses spectacles. Et son père, quoique plus discret, a eu du mal à contenir sa fierté récemment lorsqu’il a appris que l’humoriste Sylvain Larocque admirait le talent de Simon. «Je suis content qu’ils aient changé d’avis, mais je suis surtout content d’avoir fait à ma tête», conclut-il, sourire en coin.

 

«L’art dramatique, je ne paierai pas pour ça!»

Le soutien moral de papa et de maman c’est bien, leur soutien financier c’est encore mieux. Quoi faire si vos parents menacent de vous couper les vivres si vous choisissez tel ou tel programme?

Bien sûr, vous pouvez travailler à temps partiel durant vos études et faire une demande de prêts et bourses, mais il y a d’autres solutions. Caroline Paquet suggère notamment d’essayer de négocier une entente avec vos parents. «Un parent réticent pourrait délier les cordons de sa bourse si le jeune prend des engagements concrets, dit la conseillère d’orientation. Par exemple, le parent paie à condition que les résultats scolaires soient excellents, ou encore il s’engage à payer la moitié des coûts.» Vous pourriez aussi aller chercher le soutien financier d’autres membres de votre famille comme vos grands-parents, oncles et tantes.

 

 

 

Dur, dur pour les immigrants de s’intégrer au boulot

Dossiers chauds

Entrevue avec Marie Mc Andrew

Les immigrants qui refont leur vie au Québec ne vivent pas un conte de fées : en 2009, leur taux de chômage était presque deux fois plus élevé que celui des travailleurs natifs d’ici. Et même si plus de la moitié sont titulaires d’un baccalauréat, leur intégration économique est plus cahoteuse ici qu’en Ontario, entre autres.

Magazine Jobboom, Novembre 2011

La barrière linguistique est notamment en cause : malgré des avancées dans la francisation au cours des décennies, 35 % des résidents permanents ne connaissent que l’anglais ou, pire, aucune des deux langues officielles. Pourtant, certains économistes et démographes estiment qu’il serait justifié d’accueillir toujours plus d’immigrants pour contrer les manques de main-d’œuvre et le vieillissement de la population active.

Pour Marie Mc Andrew, professeure à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’Éducation et les rapports ethniques, il n’y a pas de chiffre magique au-delà duquel le Québec ne pourrait plus accueillir d’immigrants. Mais avant d’en recevoir davantage, il faudrait s’assurer de mieux intégrer ceux qui sont déjà arrivés.

Q › Qu’est-ce qui bloque l’intégration professionnelle de nos immigrants?
R › Plusieurs facteurs sont en cause. D’abord, des immigrants francophones qui ont des lacunes en anglais s’installent massivement à Montréal, où le marché du travail est bilingue. Aussi, le Québec sélectionne maintenant davantage les immigrants en fonction de l’employabilité plutôt que des pénuries de main-d’œuvre. Et même dans les cas de pénuries, les besoins sont parfois surestimés, comme cela s’est produit en informatique, par exemple. Plusieurs immigrants spécialisés dans ce domaine tentent maintenant de se réorienter.

De plus, la fonction publique québécoise, qui est située surtout dans la région de Québec, de même que les PME, qui forment un bastion canadien-français, tardent à devenir plus inclusives. Et finalement, comme nous n’échappons pas au contexte post-11 septembre, il y a des préjugés à l’égard des immigrants, entre autres envers les Nord-Africains musulmans. Il faut dire qu’au cours des dix dernières années, conséquence de la sélection de francophones, le Québec a accueilli plus de musulmans que les autres provinces, soit majoritairement des Africains et des Maghrébins.

Q › Plusieurs immigrants ont du mal à faire reconnaître leurs diplômes par les ordres professionnels. Cela freine-t-il leur intégration?
R › Ça n’explique pas toutes leurs difficultés, car ce n’est qu’une faible proportion des 30 000 à 35 000 immigrants adultes qui arrivent chaque année qui ont une profession régie par un ordre professionnel – médecin ou ingénieur, par exemple. Mais la reconnaissance des diplômes reste une question importante. Si les plus qualifiés n’arrivent pas à trouver de travail, c’est révélateur des difficultés d’intégration vécues par les immigrants en général.

Q › Certains employeurs associent les musulmans aux demandes d’accommodements raisonnables. Sommes-nous racistes?
R › Sans que ce soit de la discrimination consciente, il y a une tendance naturelle à embaucher des gens qui nous ressemblent. Mais c’est difficile à quantifier, car un employeur qui rejette un candidat parce qu’il est musulman ne s’en vante pas et les gens instruits s’autocensurent pour avoir l’air politiquement corrects. C’est bien que le gouvernement tente de valoriser la diversité, mais on a une côte à remonter. Beaucoup de Québécois qui habitent loin des grands centres ne côtoient pas d’immigrants au quotidien et les images médiatiques peuvent les insécuriser. Ils ne distinguent pas l’ensemble des immigrants de certains groupes radicaux ou orthodoxes.

Q › Le gouvernement québécois prend-il de bonnes mesures?
R › C’est un chantier social complexe. Bien que le discours économique soit favorable à l’immigration, il y a aussi une crainte face à celle-ci lorsqu’on aborde les questions linguistiques et identitaires. Le gouvernement n’a annoncé aucune mesure depuis que la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables a déposé son rapport en 2008. Il n’y a aucun leadership pour contrer la peur de l’immigration vécue par la population. Quelqu’un doit mettre ses culottes sur cette question.

Q › Pourquoi les immigrants ont-ils plus de mal à trouver du travail au Québec qu’ailleurs au Canada?
R › En matière d’intégration, le Québec a 20 ou 30 ans de retard sur le reste du Canada. À partir des années 1950 et 1960, les communautés d’immigrants de Toronto, de Vancouver et de Calgary qui souffraient de chômage ont revendiqué des entreprises plus inclusives. Au Québec, cet enjeu n’existait pas alors, car les immigrants s’intégraient à la minorité anglophone. La réflexion du Québec s’est plutôt amorcée dans les années 1970 et 1980, avec la création de la loi 101, entre autres, qui a forcé les enfants d’immigrants à fréquenter l’école francophone. À la même époque, le Québec a aussi commencé à participer à la sélection de ses propres immigrants – autrefois choisis par le gouvernement fédéral –, dans le but de les intégrer à la majorité francophone.

Q › Nos travailleurs immigrants sont-ils heureux de leur situation professionnelle?
R › D’un côté, beaucoup d’immigrants scolarisés sont très mécontents du processus d’intégration. À l’opposé, des immigrants non sélectionnés – qui représentent environ 40 % des entrées annuelles et qui sont des réfugiés, par exemple – pourvoient des emplois bas de gamme et n’ont souvent que du bien à dire du Canada ou du Québec. À nos yeux, leurs conditions de vie sont difficiles, mais pour eux, elles sont meilleures que dans leur pays d’origine. Il demeure que les immigrants ont aussi leur part de responsabilité dans leur intégration. Plusieurs retournent aux études pour se perfectionner. J’ajouterais que les immigrants qualifiés ne devraient pas craindre de quitter Montréal pour trouver du travail. Les élus régionaux et les organismes communautaires ont d’ailleurs un rôle à jouer pour mieux les accueillir dans leur coin de pays.

Q › Est-ce vrai que l’intégration sociale des immigrants est meilleure ici qu’en Europe?
R › Oui, parce qu’il y a des immigrants dans toutes les sphères de notre société, pas seulement dans les emplois mal rémunérés. Sélectionner uniquement des immigrants peu éduqués pour les parquer dans des banlieues, c’est la recette parfaite de l’explosion. Il ne faut pas créer une société où l’origine détermine la classe sociale. Mais je m’inquiète quand même des répercussions à moyen terme sur les enfants de nos immigrants qualifiés qui ont des difficultés. Ça peut être déprimant pour eux de voir leurs parents traverser cette épreuve. Il faut s’assurer que cette génération ne subira pas les conséquences des erreurs commises auprès de la première génération d’immigrants.

Le réveil du Made In China?

Au printemps 2010, des nouvelles choquantes nous parvenaient de la Chine. À l’usine Foxconn de Shenzhen, où l’on produit entre autres des composantes pour l’iPhone et l’iPad, 10 travailleurs se sont enlevé la vie en l’espace de quelques mois, se jetant du haut d’un toit. Au même moment, les médias rapportaient la grève des employés de Honda, à Foshan. Assiste-t-on au début d’une révolte ouvrière dans «l’usine du monde»?

Magazine Jobboom

Basé à Hong Kong, Geoffrey Crothall est porte-parole du China Labour Bulletin, un organisme qui défend les droits des travailleurs chinois. Témoin privilégié de l’évolution du travail en Chine, il voit aujourd’hui poindre une lueur d’espoir pour les masses laborieuses.

Q › Qu’est-ce qui a pu pousser des travailleurs de l’usine de Shenzhen à s’enlever la vie?
R › Ces employés travaillent typiquement 12 heures par jour. La direction les pousse constamment à réaliser leurs tâches le plus vite possible, tout en décourageant les contacts sociaux entre eux : on veut qu’ils se con centrent uniquement sur leur ouvrage. Après leurs heures de travail, les employés se retirent dans des dortoirs, qu’ils partagent avec une douzaine d’étrangers, pour essayer de dormir quelques heures avant leur prochain quart. Ces conditions à elles seules ne suffisent pas à pousser quelqu’un au suicide, mais il est clair qu’elles ne sont pas favorables.

La situation est particulièrement difficile pour les jeunes travailleurs migrants. Venus de loin pour s’établir en ville, ils souffrent d’isolement, en plus de ressentir une pression immense pour gagner de l’argent. Comme les salaires de base ne suffisent pas pour vivre, ils doivent faire une quantité excessive d’heures supplémentaires simplement pour joindre les deux bouts. Mais cela reste insuffisant pour acheter un appartement en ville. (NDLR : Le salaire de base d’un ouvrier de production chez Foxconn était de 186 $CA par mois avant la vague de suicides. Il est maintenant de 310 $CA.)

Q › Pourquoi les travailleurs sont-ils en général si mal traités en Chine?
R › Ils sont mal traités parce que les gouvernements locaux ne font pas respecter les lois censées les protéger, et parce que les syndicats prennent systématiquement le parti du patronat chaque fois qu’il y a un conflit de travail. En résumé, les travailleurs sont laissés à eux-mêmes.

Q › Le recours à la grève est-il légal en Chine?
R › Les grèves ne sont pas illégales, mais il n’y a pas non plus de droit de grève protégé par une constitution. Légalement, c’est une zone grise. En général, tant que les travailleurs ne perturbent pas l’ordre public, les autorités les laissent tranquilles.

Q › Les suicides chez Foxconn et les grèves chez Honda sont-ils le signe d’un mouvement de contestation qui prend de l’ampleur? Assistons-nous à la fin ducheap labor en Chine?
R › C’est clair que la capacité des travailleurs à se faire entendre s’améliore. Ils sont mieux informés de leurs droits. Les plus jeunes sont tous au fait des derniers développements en téléphonie mobile et en technologie Web 2.0. Ils se servent de ces outils pour communiquer, s’organiser et faire passer leur message. Certains travailleurs élisent même démocratiquement des comités chargés d’entamer des négociations collectives avec la direction. Par le passé, ils étaient réticents à l’idée de représenter leurs collègues auprès du patronat, car ils craignaient des représailles. Mais ce n’est plus le cas pour plusieurs aujourd’hui, car ils savent que même s’ils perdaient leur emploi, ils en trouveraient un autre ailleurs très rapidement.

Q › Pourquoi les travailleurs chinois ont-ils attendu aussi longtemps avant de réclamer de meilleures conditions de travail? Quel a été l’élément déclencheur?
R › Les grèves sont monnaie courante depuis plusieurs années en Chine. Mais à présent, les travailleurs sont en colère de voir qu’ils obtiennent toujours une piètre rémunération même si l’économie de la Chine a connu un rebond un an après la crise économique. Nous voyons donc exploser beaucoup de frustrations et d’insatisfactions jusqu’alors contenues, face à des salaires maintenus très bas depuis très longtemps.

Q › Quelle a été la réponse des syndicats et des gouvernements?
R › Les syndicats officiels n’ont rien fait jusqu’à maintenant pour aider les travailleurs. Quelques leaders syndicaux progressistes dans la province du Guangdong ont toutefois promis d’instaurer des réformes démocratiques dans certaines organisations. Par exemple, la direction des syndicats pourrait être élue démocratiquement et sujette à une évaluation annuelle par les travailleurs. Un taux d’appui inférieur à 50 % signifierait alors le remplacement des leaders syndicaux.

Les gouvernements locaux, pour leur part, ont augmenté le salaire minimum et adopté une approche plus permissive par rapport aux mouvements de grève. Ils ont aussi fait quelques concessions pour assouplir le permis de résidence pour les travailleurs migrants, afin qu’ils puissent bénéficier des services sociaux – éducation et soins de santé, entre autres. (Les ruraux détenteurs de permis de résidence n’ont en principe pas droit aux services sociaux offerts dans les villes.)

Q › La Chine ne risque-t-elle pas de devenir moins compétitive si les salaires augmentent?
R › Les salaires ne constituent qu’un très petit pourcentage des coûts de production et je crois que la plupart des entreprises pourraient sans problème absorber des hausses de salaire.

Q › À long terme, comment les travailleurs chinois peuvent-ils obtenir de meilleures conditions de travail?
R › Il faut introduire un mécanisme qui permettrait une négociation collective entre la main-d’œuvre et la direction, afin que les conflits puissent se régler par le dialogue pacifique avant qu’ils ne dégénèrent en grèves. Il y a des signes encourageants – comme la volonté de représenter leurs collègues dans les négociations avec le patronat – qui démontrent que les travailleurs chinois sont plus déterminés que jamais à exiger l’amélioration de leur qualité de vie, de leurs conditions de travail et, globalement, de leurs perspectives d’avenir.

Les jeunes travailleurs se voient comme des citadins et veulent faire leur vie en ville au lieu de retourner à la ferme familiale, où les conditions de vie sont encore pires. Un grand nombre de fermes ont d’ailleurs été vendues ou saisies par des promoteurs immobiliers. Plusieurs migrants venus des campagnes n’ont donc pas le choix de bâtir leur avenir en ville.

Alain de Botton – Joies et misères du travail

Le travail, c’est de l’ouvrage

Alain de Botton n’est pas un philosophe comme les autres. Plutôt que d’analyser l’œuvre de Platon ou Socrate pour le public averti des tours d’ivoire, il a choisi d’explorer les grands thèmes de la vie moderne et de partager ses découvertes avec monsieur et madame Tout-le-monde.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 8
septembre 2009

Après s’être penché sur les concepts de l’amour, du bonheur, du statut social et du voyage, il s’attaque maintenant à l’activité qui occupe la majeure partie de nos vies, le travail, dans son nouvel essai The Pleasures and Sorrows of Work, dont la traduction française est à paraître.

Premier constat d’Alain de Botton : le travail est curieusement absent de la littérature, hormis dans les livres d’affaires et les guides pratiques. «Si on devait imaginer ce qu’est la vie à partir du contenu de la plupart des romans, on croirait que l’existence d’un être humain se résume à rester chez lui, tomber amoureux, se brouiller avec sa famille, boire et manger. Les personnages de romans vont ra­rement travailler, à moins que l’intrigue ne repose sur le monde professionnel. Pourtant, le travail fait partie intégrante de la vie», fait-il remarquer.

Alain de Botton a donc entrepris de décrire cette facette de la réalité qui, si elle manque parfois de glamour, n’en suscite pas moins son lot de questions existentielles. De la pêche au thon dans l’océan Indien à la fabrication industrielle de biscuits en Belgique, en passant par l’aviation à Paris et la comptabilité en Grande- Bretagne, l’auteur s’efforce de montrer des lieux de travail qu’on ne voit pas dans les séries télévisées remplies d’avocats, de policiers et de médecins. Ce faisant, il ne perd jamais de vue son thème central : la place du travail dans nos vies, avec ses joies… et ses peines.

Photo : Vincent Starr

Q › Vous faites un lien entre l’origine des choses de la vie courante (par exemple, le steak de thon qu’on trouve sur les tablettes du supermarché) et le travail. Qu’avez-vous voulu démontrer?
R ›
Les objets de tous les jours viennent du travail de quelqu’un, quelque part. Avec l’exemple du steak de thon, je suis parti du point de vue du consommateur, qui ne sait habituellement rien de l’origine de ce qu’il achète. Ça mène à un sentiment d’aliénation – l’impression de ne pas comprendre le monde qui nous entoure, de ne pas savoir d’où proviennent les choses dont on se sert au quotidien.

Je voulais aussi montrer qu’on comprend très peu la nature exacte du travail des autres. Les gens ont aujourd’hui des emplois tellement spécialisés qu’il est difficile, de l’extérieur, de s’imaginer clairement ce qu’ils font. On demande rapidement : «Que fais-tu dans la vie?» lorsqu’on fait connaissance avec une nouvelle personne, mais on a rarement la patience d’écouter la réponse détaillée.

Le travail est donc à la fois très important dans nos vies mais en même temps curieu­sement négligé.

Q › Les gens à qui vous avez parlé s’exprimaient-ils de manière spontanée et naturelle à propos de leur travail? La liberté d’expression existe-t-elle dans l’entreprise?
R ›
Il y a un manque de liberté d’expression là où les gens ont peur d’un pouvoir quelconque qui pourrait être exercé sur eux. Comme les entreprises sont des lieux de pouvoir, s’exprimer peut avoir des conséquences et cela peut inhiber les gens. En ce sens, il n’y a pas de liberté d’expression dans l’entreprise.

J’ai eu droit notamment à une entrevue très pénible avec un président d’entreprise qui récitait des phrases creuses. C’est une forme étonnante de paresse de la part de quelqu’un qui travaille par ailleurs très fort, mais qui ne voulait pas se donner la peine de réfléchir pour parler de son travail de manière authentique.

Cela dit, je suis impressionné par la capacité des gens à fonctionner sur plusieurs degrés à la fois. Vous pouvez tomber sur quelqu’un qui récite platement un «message» au sujet de son boulot, mais qui, à un second degré, peut avoir une vie intérieure très riche et penser des choses complètement différentes. J’imagine que c’est ainsi que ça se passait à l’époque communiste, en Allemagne de l’Est, par exemple.

Q › Il y a dans votre ouvrage des images récurrentes de lieux de travail aliénants, sans âme. Le travail est-il une prison pour l’humanité?
R ›
Ce serait une généralisation grossière. La majorité des gens ne perçoivent pas leur travail de cette manière. Je crois en fait que si les gens sont angoissés par leur travail, c’est précisément parce qu’ils savent que celui-ci n’est pas un concentré d’horreur et qu’il a le potentiel d’être formidable. C’est ce potentiel qui peut être déchirant. Si vous avez l’impression que votre travail est une prison mais que vous croyez qu’il devrait être une source de plaisir, vous allez être torturé par cette contradiction et donc très malheureux.

Beaucoup de gens dans le monde occidental moderne se demandent : «Où me suis-je trompé? Je travaille fort, je suis instruit, on m’avait dit que ce serait amusant. Pourquoi mon travail ne me donne-t-il pas la satisfaction espérée?» On peut dresser un parallèle avec nos relations amoureuses. Combien de personnes demeurent dans des relations insatisfaisantes plutôt que d’être seules? Ces gens sont fréquemment torturés par leur situation. Au travail comme en amour, ce sont nos très grandes attentes qui nous font souffrir.

Q › Devrions-nous cesser de croire que le travail peut donner un sens à notre vie?
R ›
La société moderne nous fait miroiter l’idée que nous pouvons être parfaitement comblés par une relation amoureuse ou un emploi. Ce n’est pas une illusion, mais c’est une exagération qui mène à la déception. Je ne pense pas qu’il faille revoir nos attentes à la baisse, mais peut-être devrions-nous être un peu plus réalistes. C’est beaucoup demander à la vie que de vouloir être heureux en permanence en amour et au travail.

Q › Qu’est-ce qui favorise la satisfaction au travail et qu’est-ce qui l’empêche?
R ›
J’entends souvent des gens dire : «Mon travail est convenable et il me rapporte de l’argent mais je me demande quel en est le sens.» Je crois que ça exprime le désir très fort d’avoir un travail qui contribue à améliorer la vie des autres. On nous enseigne fréquemment à se considérer comme des individus uniquement motivés par l’argent, mais nous sommes aussi fortement motivés par le désir de contribuer au bien commun.

On peut évidemment satisfaire ce désir en ayant un travail qui réduit la souffrance dans le monde – comme médecin – ou bien en ayant un travail qui rend les autres plus heureux – fabriquer des gâteaux ou tenir une auberge, par exemple. Mais de nos jours, la plupart des Occidentaux travaillent dans des entreprises qui emploient plus de 100 personnes, ce qui est énorme. Les gens ont des emplois et des tâches très spécia­lisés et complexes. Il peut donc y avoir une distance importante entre vous et la personne que vous aidez par votre labeur. C’est ce qui explique à mon avis pourquoi beaucoup de personnes sont engourdies et manquent de vitalité par rapport à leur travail.

Q › Comment notre travail nous définit-il?
R ›
Nous sommes définis comme individus par nos goûts et nos aspirations. Si on est chanceux, ces goûts et ces aspirations vont être reflétés dans le travail. C’est à cela qu’on rêve, en fait : ne faire qu’un avec son travail, être son travail. Mais ce n’est pas toujours possible. Et, malheureusement, on se définit les uns les autres par ce que l’on fait davantage que par ce que l’on pourrait ou voudrait faire si on avait l’occasion de le découvrir. On tient pour acquis que le chauffeur de taxi est simplement un chauffeur de taxi, sans imaginer qu’il a peut-être d’autres rêves.

Q › Consacre-t-on assez de temps et d’efforts à choisir un métier, un emploi?
R ›
Choisir son occupation est l’une des tâches les plus importantes qui soient et nous devrions la prendre beaucoup plus au sérieux. Avant de faire un choix, nous devrions nous analyser nous-mêmes, et obtenir de l’aide pour faire cette analyse. Dans un monde idéal, le métier de conseiller d’orientation serait extrêmement prestigieux.

Or, dans les grandes villes, il y a plus de salons de manucure que de bureaux de conseillers en carrière. Beaucoup de jeunes adultes vivent la fin de leurs études universitaires un peu comme une collision, en disant : «Oh mon Dieu, qu’est-ce que je vais faire de ma vie maintenant?» Je crois que cette question devrait se poser AVANT les études. Dans un système universitaire parfait, les jeunes devraient pouvoir rencontrer quelqu’un chaque semaine pendant leurs études, afin de réfléchir à la manière dont ils vont occuper leur vie par la suite. Ce questionnement devrait être la démarche centrale d’une jeune vie adulte.

Q › Avons-nous tous une vocation?
R ›
L’idée selon laquelle nous avons tous une vocation et qu’il suffit de la découvrir est très largement répandue et c’est une idée très nuisible. Ça suppose qu’on soit destiné à accomplir une seule chose bien délimitée. La réalité est moins tranchée : nous avons plutôt un ensemble d’aptitudes.

La vocation suppose aussi que les signes qui nous mèneront au métier idéal seront très forts et sans équivoque. Dans les faits, choisir ce que nous voulons faire est le fruit d’une recherche hésitante, qui demande d’être attentif aux envies et aux pulsions parfois très subtiles que l’on peut éprouver. Cela nécessite beaucoup de travail. Or, la notion de vocation nous rend étrangement sourds à nous-mêmes.

Q › Qu’est-ce que l’écriture de ce livre vous a appris sur votre propre travail?
R ›
Ça m’a fait voir que l’écriture est un travail comme un autre, qui comporte les mêmes joies et les mêmes peines que plusieurs autres formes de travail. C’est une activité qui répond à un besoin des consommateurs. Dans ce cas-ci, le besoin relève du monde des idées : les lecteurs cherchent à confirmer leur expérience, à se consoler, à s’édifier.

Q › Une chose qui vous a surpris dans vos recherches?
R ›
Lorsque j’ai écrit le chapitre sur le cabinet de comptabilité, je ne m’attendais pas du tout à constater que les comptables s’amusaient comme des petits fous! Je croyais qu’ils seraient ennuyeux, mais ils sont en fait beaucoup plus enjoués que la majorité des auteurs que je connais! Ils gagnent beaucoup plus d’argent, ils sont beaucoup plus confiants dans leur standing, ils savent ce qu’ils font. Je me suis même senti envieux face à eux. Je me suis surpris à regretter de ne pas avoir été meilleur en mathématiques au lieu d’être attiré par la littérature par égocentrisme et narcissisme!

Survivre à un baptême du feu

Commencer un nouvel emploi est toujours angoissant. Comment garder la tête froide si, en plus, une catastrophe se déclenche dès son arrivée en poste? Conseils pour partir sur les chapeaux de roues en gardant bien les mains sur le volant.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom

Vol. 10 no. 6
juin-juillet 2009

Une tempête de 23 centimètres de neige, un débrayage des cols bleus en pleine heure de pointe et trois vies tristement fauchées par des camions de déneigement. Pas de doute : Luis Miranda a connu une première semaine infernale à titre de nouveau responsable du déneigement de la ville de Montréal, en janvier dernier. C’est ce qu’on appelle un baptême du feu!

«Ç’a été un moment difficile», se remé­more Luis Miranda, quelques mois après la tourmente. «J’ai dû gérer à la fois la crise prioritaire, c’est-à-dire assurer le déneigement, régler la question du débrayage et réagir aux accidents tragiques, et en même temps gérer la crise médiatique. Mais je n’ai pas regretté d’avoir accepté le poste. Je suis un ancien pompier, alors j’ai l’habitude d’éteindre des feux!» Il avait également l’avantage de connaître les rouages de son milieu de travail : Luis Miranda est actif en politique municipale depuis 20 ans.

Il en va autrement pour un travailleur fraîchement débarqué dans une organisation, sans le moindre repère. «Un nouvel employé n’a pas encore eu le temps de comprendre le contexte de l’organisation et de se faire des alliés à l’interne», explique Sylvie Lepage, consultante en ressources humaines chez Innovation RH, à Laval. Il est donc mal équipé pour faire face à une crise.

La réaction à un baptême du feu peut néanmoins être capitale. «On se fera inévitablement juger sur la façon dont on traverse une première tempête, et nos collègues vont découvrir nos forces et nos faiblesses», estime Martine Lemonde, conseillère d’orientation et directrice des services professionnels chez Brisson Legris, révélateurs de potentiels. «Débarquer en état de panique dans le bureau du patron ou montrer à ses collègues qu’on perd les pédales peut être dangereux, ajoute-t-elle. Le souvenir ainsi laissé pourrait être très difficile à effacer.»

Jouer franc-jeu

Vous êtes à peine arrivé en poste et vous devez vous démener avec une crise de relations publiques, un projet crucial qui déraille ou encore un client important insatisfait des services rendus?

Surtout, ne balayez pas les ennuis sous le tapis. «Dans au moins 80 % des crises dans les organisations, quelqu’un a aggravé les choses en camouflant le problème ou en essayant de le régler avec des solutions inadéquates», met en garde Richard Thibault, consultant et auteur de Comment gérer la prochaine crise. «Dans un nouvel emploi, il faut accepter que l’on n’a pas tous les talents ni tous les secrets, enchaîne-t-il. Il est possible qu’une situation survienne qui dépasse nos compétences.»

Illustration : Jérôme Mireault, colagene.com

C’est exactement le constat que Rébecca (qui préfère taire son nom de famille) a dû faire l’an dernier. Aujourd’hui productrice Web dans une agence de publicité, elle a fait ses armes comme chargée de projet dans une boîte de production interactive. Trois jours après son arrivée, elle s’est retrouvée à la tête d’un important projet de bannières électroniques pour le client principal de l’entreprise.

«Le client me mitraillait de demandes super urgentes avec plein de spécifications techniques et je n’avais aucune idée de quoi il me parlait! Je n’avais pas d’expérience en production Web et j’étais complètement perdue», raconte-t-elle.

Désemparée, elle a joué la carte de l’humilité. «J’ai dit à mon patron très franchement que j’avais l’impression que le client m’avait parlé en chinois. J’ai promis de tout faire pour accomplir les tâches demandées, mais je ne voulais pas qu’il soit surpris si jamais je me plantais.» Elle a évité la catastrophe en consacrant ses soirées à des lectures pour acquérir en accéléré les connaissances qui lui manquaient.

Sans nécessairement préconiser les heures supplémentaires, Martine Lemonde applaudit l’attitude de Rébecca. «À moins d’être au sommet de l’entreprise, ça peut être très utile d’aller voir son patron et de dire “je ne sais plus par quel bout prendre ce problème”», estime-t-elle.

Effort de groupe

Avant de cogner à la porte de ses supérieurs, toutefois, mieux vaut dresser quelques scénarios de solutions et de plans d’action possibles. «C’est rassurant pour un dirigeant de voir une nouvelle recrue être débrouillarde et bien gérer le stress. D’ailleurs, les employeurs recherchent de plus en plus des “intra-preneurs”, c’est-à-dire des employés qui font preuve d’autonomie et d’autogestion», ajoute Martine Lemonde.

Cela dit, se voir en sauveur et porter toute la charge de la crise sur ses épaules est à éviter. «Comme individu, on a souvent une vision très limitée d’un problème. Communiquer avec ses supérieurs ou ses collègues permet de s’ouvrir à d’autres idées, de valider ses décisions et d’éviter de porter toute la pression en cas d’échec. Il ne faut pas aborder la crise en vase clos», avance la consultante en ressources humaines Sylvie Lepage. Elle conseille d’ailleurs à tous les travailleurs qui commencent un nouveau boulot d’identifier d’entrée de jeu les personnes-ressources vers qui ils peuvent se tourner en cas de question ou de problème.

Une approche qui a bien servi Luis Miranda, lors de sa première semaine chaotique. «J’ai pu compter sur toute mon équipe. On ne peut pas s’attaquer tout seul à une situation comme celle que je vivais. Il faut aller chercher l’expertise des gens autour et leur faire confiance.» Aussi, dès sa nomination, il a rencontré l’ancien titulaire de son poste pour être bien au fait du dossier du déneigement.

Mais attention, même si l’idée est tentante, frapper à la porte de son prédécesseur n’est pas toujours indiqué, prévient Martine Lemonde. «Si l’ancien titulaire du poste est parti de son propre gré et est heureux dans son nouveau travail, il peut peut-être donner un coup de main. Mais s’il y a de l’amertume, il peut causer du tort en donnant de mauvais conseils. C’est préférable de vérifier avec la direction avant de procéder.»

Occasion déguisée

Pas facile pour une recrue de deviner qu’une crise se prépare chez son nouvel employeur. Sylvie Lepage invite néanmoins les travailleurs qui s’apprêtent à accepter un poste à vérifier la situation de l’entreprise, à s’enquérir des défis qui les attendent ainsi qu’à s’assurer qu’ils ont les compétences requises. Une responsabilité qui incombe aussi aux employeurs, évidemment.

Ainsi, si son ancien patron s’était assuré qu’elle avait de l’expérience en production Web, Rébecca aurait peut-être échappé à son départ sur les chapeaux de roues. Cela dit, aussi stressant fut-il, elle ne regrette pas son baptême du feu. «Tout ce que j’ai appris dans l’urgence, dans cet ancien poste, m’a permis de décrocher un autre emploi avec plus de responsabilités et que j’adore.»

Car s’il est pénible, le baptême du feu peut aussi comporter des avantages. «On peut faire ses preuves rapidement et gagner la confiance des dirigeants», considère Sylvie Lepage. La crise peut aussi être l’occasion de bien se familiariser avec ses nouvelles responsabilités.

Avec le recul, Luis Miranda estime que les perturbations qui ont marqué sa première semaine en selle lui ont permis d’approfondir ses connaissances sur la ville-centre, qu’il observait autrefois de loin comme maire d’arrondissement. «Je suis sorti plus fort de cette expérience», dit-il. Parions tout de même qu’il savoure l’été en attendant la prochaine tempête!

Baptême du feu 101

• Respirez par le nez : ne laissez pas la panique vous envahir et tâchez de voir la situation dans son ensemble en prenant un peu de recul.

• Ne faites pas semblant de rien : le problème ne disparaîtra pas et risque même de s’aggraver si vous tentez de le balayer sous le tapis.

• Demandez de l’aide intelligemment : ayez l’humilité d’aviser calmement vos supérieurs si une situation dépasse vos compétences. Arrivez tout de même bien préparé, en ayant réfléchi à des pistes de solutions.

• Misez sur le travail d’équipe : pourquoi ne pas former un comité de gestion de crise? Interrogez vos collègues pour mieux comprendre le contexte, connaître leurs perceptions, leurs idées.

L’hiver de force

Travailler dehors l’hiver

Vous trouvez qu’il fait froid ? Imaginez passer l’hiver dehors, à travailler. Pour les travailleurs du froid, l’hiver est plus qu’une saison de ski ou de pelletage. C’est un combat quotidien contre les éléments!

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 1
janvier 2009

Le froid, Pierre Bureau le connaît intimement. Avant de devenir garde-parc et patrouilleur au parc national des Îles-de-Boucherville, en 1982, il a passé 20 ans à travailler comme patrouilleur de montagne et instructeur de ski. Tempêtes de neige, journées venteuses à 35 degrés au-dessous de zéro, verglas… rien ne peut entacher son amour du grand air.

«Les gens qui détestent l’hiver sont en général les plus mal habillés pour l’affronter», constate-t-il en riant. Ce n’est pas son cas : le jour de notre entrevue, le thermomètre indiquait deux degrés – une température frisquette, mais loin d’être glaciale. Pierre Bureau a tout de même enfilé une chaude combinaison sous son pantalon, en vue de ses cinq heures quotidiennes de travail à l’extérieur.

Difficile de savoir combien de travailleurs québécois bossent dehors par grand froid (ni le ministère du Travail ni les centrales syndicales ne compilent de données à ce sujet), mais un rapide tour d’horizon suffit pour constater qu’ils sont nombreux : 140 000 travailleurs de la construc­tion, 5 464 facteurs de Postes Canada, 1 320 monteurs de lignes d’Hydro-Québec. Sans compter les préposés de stations-service, moniteurs de ski, employés de festivals hivernaux, signaleurs aéroportuaires et autres gardes-parcs. Pour ces milliers de travailleurs, le légen­daire hiver québécois est une bête à apprivoiser à coups de bas de laine et de vestes en polaire.

Blessures de guerre…froide

Les dangers d’une exposition prolongée à des basses températures sont bien réels. Au premier rang : les engelures, des lésions cutanées rouges et douloureuses dues aux morsures du froid. «Les doigts, les orteils, les oreilles et le nez sont à risque puisqu’ils ne comprennent pas de muscles importants qui génèrent de la chaleur», explique le Dr Robert Simard, médecin-conseil à la Direction de santé publique de Montréal.

Dans les cas extrêmes, les couches supérieures de la peau se congèlent et les parties atteintes durcissent et blanchissent. La nécrose des tissus, qui mène à l’amputation, peut s’ensuivre, «d’où l’importance d’une surveillance entre collègues», ajoute-t-il.

Un travailleur atteint doit se retirer immédiatement du froid, explique le Dr Simard, tout en faisant attention de ne pas réchauffer trop rapidement les parties affectées, au risque d’endommager les tissus davantage. Mieux vaut couvrir l’engelure avec un bandage ou une couverture, ou encore la réchauffer par le contact peau à peau.

Plus grave, mais aussi plus rare que les engelures : l’hypothermie, qui survient quand le corps est exposé à un froid intense sans protection adéquate. Dans l’incapacité de compenser la perte de chaleur, la température centrale commence à baisser en dessous des 37 degrés habituels. La sensation de froid et lesfrissons cèdent le pas à la douleur dans les parties exposées du corps.

Après la douleur vient l’engourdissement, particulièrement dangereux car l’état de la personne peut s’aggraver sans qu’elle ne s’en rende compte. Faiblesse musculaire et somnolence apparaissent quand la température centrale du corps passe sous les 33 degrés. «Les conséquences peuvent être fatales, prévient le Dr Simard. À 27 degrés, le coma s’installe. Le cœur cesse de battre autour de 20 degrés, et le cerveau arrête de fonctionner à 17 degrés.»

L’hypothermie guette surtout les travailleurs les plus sédentaires. «Ceux qui bougent peu, comme les signaleurs sur les chantiers, trouvent particulièrement difficile de se protéger contre l’hypothermie», souligne Nicholas Harvey, coordonnateur à la santé et sécurité à l’Association provinciale des constructeurs d’habitations du Québec. Ces travailleurs redoublent donc d’efforts et de vigilance.

Un, deux, trois chandails

Richard Neveu travaille comme charpentier-menuisier sur différents chantiers extérieurs dans la région de Montréal depuis 30 ans. Il passe ses journées dehors, de 7 h à 15 h, même quand les rafales soufflent à 60 km/h et que le thermomètre prend des airs sibériens. «Quand j’arrive sur les chantiers, les petits matins d’hiver où il fait noir et qu’il vente, c’est pénible», avoue-t-il.

Pourtant, il préfère de loin le froid au travail douillet à l’intérieur. «J’ai besoin de me retrouver dehors, de respirer l’air frais, de voir la lumière du jour», dit-il. Son truc pour rester au chaud? «Il faut porter plusieurs couches de vêtements, comme des pelures d’oignons, et en enlever ou en ajouter au fil de la journée. J’enfile quelques chandails à capuchon, une veste de mouton, et une veste sans manches. Un Kanuk à 700 $ ne vaut rien sur un chantier!»

Il faut aussi rester au sec à tout prix, ajoute-t-il. «Quand je transpire trop, je finis par avoir froid après et je tombe malade. J’ai attrapé trois ou quatre grippes vraiment mauvaises comme ça, et j’ai appris ma leçon : je travaille moins vite pour éviter de trop transpirer.» Même son de cloche du côté de Martin Germain. Facteur pour Postes Canada, il livre le courrier pour la succursale Delorimier, à Montréal. Pendant 5 heures, chaque jour, il parcourt l’équivalent de 10 kilomètres et monte plus de 5 600 marches d’escalier.

«C’est pratiquement impossible que nos livraisons soient annulées à cause des rigueurs de l’hiver. Même s’il y a une grosse tempête, je livre le courrier commercial», avance-t-il. Heureusement, son travail lui permet de rester actif et donc de générer de la chaleur.

Postes Canada lui fournit tout l’équipement dont il a besoin : deux manteaux (un très chaud et un plus léger), des vestes sans manches, des doublures de polaire, des pantalons doublés, des tuques et un chapeau à la russe, avec oreillettes. Par ailleurs, ses itinéraires de livraison prévoient des moments dans des endroits chauffés, comme des immeubles à appartements et des commerces. «Le pire, c’est quand il vente très fort. Pour éviter les engelures, je dois me mettre à l’abri de temps en temps.»

Patron, j’ai froid !

Si les travailleurs doivent faire leur part pour se protéger, les patrons ont aussi des obligations. «La Loi sur les normes du travail est explicite : l’employeur a la responsabilité de fournir à ses employés un milieu de travail sain et sécuritaire, et les contraintes thermiques font partie des risques pour la sécurité des travailleurs», fait valoir Éric Arsenault, porte-parole de la Commission de la santé et de la sécurité du travail.

Dans un guide sur les précautions à prendre pour travailler au froid, l’organisme préco­nise des mesures comme l’utilisation de machines conçues pour être manipulées sans retirer ses gants, l’instauration d’un système de surveillance entre les travailleurs afin de reconnaître les signes d’hypothermie ou encore la réorganisation du travail pour accomplir les tâches à l’extérieur durant la période la plus chaude de la journée.

Toutefois, rien n’oblige un employeur à fournir des abris à tous ses employés qui travaillent à l’extérieur. Il n’y a pas non plus de température limite sous laquelle il est interdit de travailler.

«S’il fait un froid extrême ou que les conditions sont vraiment mauvaises, les travailleurs peuvent exercer un droit de refus, explique Nicholas Harvey. Évidemment, ils perdent leur journée. Habituellement, les gars s’organisent pour accomplir la ma­jeure partie du travail extérieur quand la température est plus chaude, et se réservent du travail de finition à l’intérieur pour les grands froids. Quand l’employeur lui-même trouve qu’il fait trop froid, tout le monde rentre à la maison. C’est le gros bon sens.»

Et il y a toujours le plaisir de retrouver la chaleur une fois le travail accompli. «Ça prend une longue douche très chaude ou un bain pour bien se réchauffer quand on rentre», confie le charpentier-menuisier Richard Neveu.

Un petit chocolat chaud au coin du feu avec ça?

Comment passer l’hiver dehors

• Porter des vêtements (pour le corps et pour les extrémités) conçus en fonction de la température, du niveau d’activité et des tâches à exécuter.

• Adopter la technique de l’oignon. Plusieurs épaisseurs de vêtements isolent mieux qu’un seul vêtement épais à cause des couches d’air entre chaque pelure.

• Privilégier des matières qui favorisent l’évaporation de la sueur (polyester, polaire). Éviter le coton près du corps, car il retient l’humidité.

• Prévoir des vêtements de rechange secs.

• Toujours se couvrir la tête pour limiter les pertes de chaleur. Jusqu’à 40 % de la chaleur que produit le corps pour maintenir sa température interne à 37 degrés peut s’échapper par la tête.

• Manger intelligemment. On recommande une alimentation riche en gras et en glucides (ex. produits laitiers, pâtes, pommes de terre) et l’absorption de liquides chauds, comme de la soupe.

• Pour éviter la déshydratation, on boit beaucoup d’eau et on boude le café ainsi que l’alcool, en raison de leur effet diurétique (qui augmente la production d’urine).