Alain de Botton – Joies et misères du travail

Le travail, c’est de l’ouvrage

Alain de Botton n’est pas un philosophe comme les autres. Plutôt que d’analyser l’œuvre de Platon ou Socrate pour le public averti des tours d’ivoire, il a choisi d’explorer les grands thèmes de la vie moderne et de partager ses découvertes avec monsieur et madame Tout-le-monde.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 8
septembre 2009

Après s’être penché sur les concepts de l’amour, du bonheur, du statut social et du voyage, il s’attaque maintenant à l’activité qui occupe la majeure partie de nos vies, le travail, dans son nouvel essai The Pleasures and Sorrows of Work, dont la traduction française est à paraître.

Premier constat d’Alain de Botton : le travail est curieusement absent de la littérature, hormis dans les livres d’affaires et les guides pratiques. «Si on devait imaginer ce qu’est la vie à partir du contenu de la plupart des romans, on croirait que l’existence d’un être humain se résume à rester chez lui, tomber amoureux, se brouiller avec sa famille, boire et manger. Les personnages de romans vont ra­rement travailler, à moins que l’intrigue ne repose sur le monde professionnel. Pourtant, le travail fait partie intégrante de la vie», fait-il remarquer.

Alain de Botton a donc entrepris de décrire cette facette de la réalité qui, si elle manque parfois de glamour, n’en suscite pas moins son lot de questions existentielles. De la pêche au thon dans l’océan Indien à la fabrication industrielle de biscuits en Belgique, en passant par l’aviation à Paris et la comptabilité en Grande- Bretagne, l’auteur s’efforce de montrer des lieux de travail qu’on ne voit pas dans les séries télévisées remplies d’avocats, de policiers et de médecins. Ce faisant, il ne perd jamais de vue son thème central : la place du travail dans nos vies, avec ses joies… et ses peines.

Photo : Vincent Starr

Q › Vous faites un lien entre l’origine des choses de la vie courante (par exemple, le steak de thon qu’on trouve sur les tablettes du supermarché) et le travail. Qu’avez-vous voulu démontrer?
R ›
Les objets de tous les jours viennent du travail de quelqu’un, quelque part. Avec l’exemple du steak de thon, je suis parti du point de vue du consommateur, qui ne sait habituellement rien de l’origine de ce qu’il achète. Ça mène à un sentiment d’aliénation – l’impression de ne pas comprendre le monde qui nous entoure, de ne pas savoir d’où proviennent les choses dont on se sert au quotidien.

Je voulais aussi montrer qu’on comprend très peu la nature exacte du travail des autres. Les gens ont aujourd’hui des emplois tellement spécialisés qu’il est difficile, de l’extérieur, de s’imaginer clairement ce qu’ils font. On demande rapidement : «Que fais-tu dans la vie?» lorsqu’on fait connaissance avec une nouvelle personne, mais on a rarement la patience d’écouter la réponse détaillée.

Le travail est donc à la fois très important dans nos vies mais en même temps curieu­sement négligé.

Q › Les gens à qui vous avez parlé s’exprimaient-ils de manière spontanée et naturelle à propos de leur travail? La liberté d’expression existe-t-elle dans l’entreprise?
R ›
Il y a un manque de liberté d’expression là où les gens ont peur d’un pouvoir quelconque qui pourrait être exercé sur eux. Comme les entreprises sont des lieux de pouvoir, s’exprimer peut avoir des conséquences et cela peut inhiber les gens. En ce sens, il n’y a pas de liberté d’expression dans l’entreprise.

J’ai eu droit notamment à une entrevue très pénible avec un président d’entreprise qui récitait des phrases creuses. C’est une forme étonnante de paresse de la part de quelqu’un qui travaille par ailleurs très fort, mais qui ne voulait pas se donner la peine de réfléchir pour parler de son travail de manière authentique.

Cela dit, je suis impressionné par la capacité des gens à fonctionner sur plusieurs degrés à la fois. Vous pouvez tomber sur quelqu’un qui récite platement un «message» au sujet de son boulot, mais qui, à un second degré, peut avoir une vie intérieure très riche et penser des choses complètement différentes. J’imagine que c’est ainsi que ça se passait à l’époque communiste, en Allemagne de l’Est, par exemple.

Q › Il y a dans votre ouvrage des images récurrentes de lieux de travail aliénants, sans âme. Le travail est-il une prison pour l’humanité?
R ›
Ce serait une généralisation grossière. La majorité des gens ne perçoivent pas leur travail de cette manière. Je crois en fait que si les gens sont angoissés par leur travail, c’est précisément parce qu’ils savent que celui-ci n’est pas un concentré d’horreur et qu’il a le potentiel d’être formidable. C’est ce potentiel qui peut être déchirant. Si vous avez l’impression que votre travail est une prison mais que vous croyez qu’il devrait être une source de plaisir, vous allez être torturé par cette contradiction et donc très malheureux.

Beaucoup de gens dans le monde occidental moderne se demandent : «Où me suis-je trompé? Je travaille fort, je suis instruit, on m’avait dit que ce serait amusant. Pourquoi mon travail ne me donne-t-il pas la satisfaction espérée?» On peut dresser un parallèle avec nos relations amoureuses. Combien de personnes demeurent dans des relations insatisfaisantes plutôt que d’être seules? Ces gens sont fréquemment torturés par leur situation. Au travail comme en amour, ce sont nos très grandes attentes qui nous font souffrir.

Q › Devrions-nous cesser de croire que le travail peut donner un sens à notre vie?
R ›
La société moderne nous fait miroiter l’idée que nous pouvons être parfaitement comblés par une relation amoureuse ou un emploi. Ce n’est pas une illusion, mais c’est une exagération qui mène à la déception. Je ne pense pas qu’il faille revoir nos attentes à la baisse, mais peut-être devrions-nous être un peu plus réalistes. C’est beaucoup demander à la vie que de vouloir être heureux en permanence en amour et au travail.

Q › Qu’est-ce qui favorise la satisfaction au travail et qu’est-ce qui l’empêche?
R ›
J’entends souvent des gens dire : «Mon travail est convenable et il me rapporte de l’argent mais je me demande quel en est le sens.» Je crois que ça exprime le désir très fort d’avoir un travail qui contribue à améliorer la vie des autres. On nous enseigne fréquemment à se considérer comme des individus uniquement motivés par l’argent, mais nous sommes aussi fortement motivés par le désir de contribuer au bien commun.

On peut évidemment satisfaire ce désir en ayant un travail qui réduit la souffrance dans le monde – comme médecin – ou bien en ayant un travail qui rend les autres plus heureux – fabriquer des gâteaux ou tenir une auberge, par exemple. Mais de nos jours, la plupart des Occidentaux travaillent dans des entreprises qui emploient plus de 100 personnes, ce qui est énorme. Les gens ont des emplois et des tâches très spécia­lisés et complexes. Il peut donc y avoir une distance importante entre vous et la personne que vous aidez par votre labeur. C’est ce qui explique à mon avis pourquoi beaucoup de personnes sont engourdies et manquent de vitalité par rapport à leur travail.

Q › Comment notre travail nous définit-il?
R ›
Nous sommes définis comme individus par nos goûts et nos aspirations. Si on est chanceux, ces goûts et ces aspirations vont être reflétés dans le travail. C’est à cela qu’on rêve, en fait : ne faire qu’un avec son travail, être son travail. Mais ce n’est pas toujours possible. Et, malheureusement, on se définit les uns les autres par ce que l’on fait davantage que par ce que l’on pourrait ou voudrait faire si on avait l’occasion de le découvrir. On tient pour acquis que le chauffeur de taxi est simplement un chauffeur de taxi, sans imaginer qu’il a peut-être d’autres rêves.

Q › Consacre-t-on assez de temps et d’efforts à choisir un métier, un emploi?
R ›
Choisir son occupation est l’une des tâches les plus importantes qui soient et nous devrions la prendre beaucoup plus au sérieux. Avant de faire un choix, nous devrions nous analyser nous-mêmes, et obtenir de l’aide pour faire cette analyse. Dans un monde idéal, le métier de conseiller d’orientation serait extrêmement prestigieux.

Or, dans les grandes villes, il y a plus de salons de manucure que de bureaux de conseillers en carrière. Beaucoup de jeunes adultes vivent la fin de leurs études universitaires un peu comme une collision, en disant : «Oh mon Dieu, qu’est-ce que je vais faire de ma vie maintenant?» Je crois que cette question devrait se poser AVANT les études. Dans un système universitaire parfait, les jeunes devraient pouvoir rencontrer quelqu’un chaque semaine pendant leurs études, afin de réfléchir à la manière dont ils vont occuper leur vie par la suite. Ce questionnement devrait être la démarche centrale d’une jeune vie adulte.

Q › Avons-nous tous une vocation?
R ›
L’idée selon laquelle nous avons tous une vocation et qu’il suffit de la découvrir est très largement répandue et c’est une idée très nuisible. Ça suppose qu’on soit destiné à accomplir une seule chose bien délimitée. La réalité est moins tranchée : nous avons plutôt un ensemble d’aptitudes.

La vocation suppose aussi que les signes qui nous mèneront au métier idéal seront très forts et sans équivoque. Dans les faits, choisir ce que nous voulons faire est le fruit d’une recherche hésitante, qui demande d’être attentif aux envies et aux pulsions parfois très subtiles que l’on peut éprouver. Cela nécessite beaucoup de travail. Or, la notion de vocation nous rend étrangement sourds à nous-mêmes.

Q › Qu’est-ce que l’écriture de ce livre vous a appris sur votre propre travail?
R ›
Ça m’a fait voir que l’écriture est un travail comme un autre, qui comporte les mêmes joies et les mêmes peines que plusieurs autres formes de travail. C’est une activité qui répond à un besoin des consommateurs. Dans ce cas-ci, le besoin relève du monde des idées : les lecteurs cherchent à confirmer leur expérience, à se consoler, à s’édifier.

Q › Une chose qui vous a surpris dans vos recherches?
R ›
Lorsque j’ai écrit le chapitre sur le cabinet de comptabilité, je ne m’attendais pas du tout à constater que les comptables s’amusaient comme des petits fous! Je croyais qu’ils seraient ennuyeux, mais ils sont en fait beaucoup plus enjoués que la majorité des auteurs que je connais! Ils gagnent beaucoup plus d’argent, ils sont beaucoup plus confiants dans leur standing, ils savent ce qu’ils font. Je me suis même senti envieux face à eux. Je me suis surpris à regretter de ne pas avoir été meilleur en mathématiques au lieu d’être attiré par la littérature par égocentrisme et narcissisme!