Le réveil du Made In China?

Au printemps 2010, des nouvelles choquantes nous parvenaient de la Chine. À l’usine Foxconn de Shenzhen, où l’on produit entre autres des composantes pour l’iPhone et l’iPad, 10 travailleurs se sont enlevé la vie en l’espace de quelques mois, se jetant du haut d’un toit. Au même moment, les médias rapportaient la grève des employés de Honda, à Foshan. Assiste-t-on au début d’une révolte ouvrière dans «l’usine du monde»?

Magazine Jobboom

Basé à Hong Kong, Geoffrey Crothall est porte-parole du China Labour Bulletin, un organisme qui défend les droits des travailleurs chinois. Témoin privilégié de l’évolution du travail en Chine, il voit aujourd’hui poindre une lueur d’espoir pour les masses laborieuses.

Q › Qu’est-ce qui a pu pousser des travailleurs de l’usine de Shenzhen à s’enlever la vie?
R › Ces employés travaillent typiquement 12 heures par jour. La direction les pousse constamment à réaliser leurs tâches le plus vite possible, tout en décourageant les contacts sociaux entre eux : on veut qu’ils se con centrent uniquement sur leur ouvrage. Après leurs heures de travail, les employés se retirent dans des dortoirs, qu’ils partagent avec une douzaine d’étrangers, pour essayer de dormir quelques heures avant leur prochain quart. Ces conditions à elles seules ne suffisent pas à pousser quelqu’un au suicide, mais il est clair qu’elles ne sont pas favorables.

La situation est particulièrement difficile pour les jeunes travailleurs migrants. Venus de loin pour s’établir en ville, ils souffrent d’isolement, en plus de ressentir une pression immense pour gagner de l’argent. Comme les salaires de base ne suffisent pas pour vivre, ils doivent faire une quantité excessive d’heures supplémentaires simplement pour joindre les deux bouts. Mais cela reste insuffisant pour acheter un appartement en ville. (NDLR : Le salaire de base d’un ouvrier de production chez Foxconn était de 186 $CA par mois avant la vague de suicides. Il est maintenant de 310 $CA.)

Q › Pourquoi les travailleurs sont-ils en général si mal traités en Chine?
R › Ils sont mal traités parce que les gouvernements locaux ne font pas respecter les lois censées les protéger, et parce que les syndicats prennent systématiquement le parti du patronat chaque fois qu’il y a un conflit de travail. En résumé, les travailleurs sont laissés à eux-mêmes.

Q › Le recours à la grève est-il légal en Chine?
R › Les grèves ne sont pas illégales, mais il n’y a pas non plus de droit de grève protégé par une constitution. Légalement, c’est une zone grise. En général, tant que les travailleurs ne perturbent pas l’ordre public, les autorités les laissent tranquilles.

Q › Les suicides chez Foxconn et les grèves chez Honda sont-ils le signe d’un mouvement de contestation qui prend de l’ampleur? Assistons-nous à la fin ducheap labor en Chine?
R › C’est clair que la capacité des travailleurs à se faire entendre s’améliore. Ils sont mieux informés de leurs droits. Les plus jeunes sont tous au fait des derniers développements en téléphonie mobile et en technologie Web 2.0. Ils se servent de ces outils pour communiquer, s’organiser et faire passer leur message. Certains travailleurs élisent même démocratiquement des comités chargés d’entamer des négociations collectives avec la direction. Par le passé, ils étaient réticents à l’idée de représenter leurs collègues auprès du patronat, car ils craignaient des représailles. Mais ce n’est plus le cas pour plusieurs aujourd’hui, car ils savent que même s’ils perdaient leur emploi, ils en trouveraient un autre ailleurs très rapidement.

Q › Pourquoi les travailleurs chinois ont-ils attendu aussi longtemps avant de réclamer de meilleures conditions de travail? Quel a été l’élément déclencheur?
R › Les grèves sont monnaie courante depuis plusieurs années en Chine. Mais à présent, les travailleurs sont en colère de voir qu’ils obtiennent toujours une piètre rémunération même si l’économie de la Chine a connu un rebond un an après la crise économique. Nous voyons donc exploser beaucoup de frustrations et d’insatisfactions jusqu’alors contenues, face à des salaires maintenus très bas depuis très longtemps.

Q › Quelle a été la réponse des syndicats et des gouvernements?
R › Les syndicats officiels n’ont rien fait jusqu’à maintenant pour aider les travailleurs. Quelques leaders syndicaux progressistes dans la province du Guangdong ont toutefois promis d’instaurer des réformes démocratiques dans certaines organisations. Par exemple, la direction des syndicats pourrait être élue démocratiquement et sujette à une évaluation annuelle par les travailleurs. Un taux d’appui inférieur à 50 % signifierait alors le remplacement des leaders syndicaux.

Les gouvernements locaux, pour leur part, ont augmenté le salaire minimum et adopté une approche plus permissive par rapport aux mouvements de grève. Ils ont aussi fait quelques concessions pour assouplir le permis de résidence pour les travailleurs migrants, afin qu’ils puissent bénéficier des services sociaux – éducation et soins de santé, entre autres. (Les ruraux détenteurs de permis de résidence n’ont en principe pas droit aux services sociaux offerts dans les villes.)

Q › La Chine ne risque-t-elle pas de devenir moins compétitive si les salaires augmentent?
R › Les salaires ne constituent qu’un très petit pourcentage des coûts de production et je crois que la plupart des entreprises pourraient sans problème absorber des hausses de salaire.

Q › À long terme, comment les travailleurs chinois peuvent-ils obtenir de meilleures conditions de travail?
R › Il faut introduire un mécanisme qui permettrait une négociation collective entre la main-d’œuvre et la direction, afin que les conflits puissent se régler par le dialogue pacifique avant qu’ils ne dégénèrent en grèves. Il y a des signes encourageants – comme la volonté de représenter leurs collègues dans les négociations avec le patronat – qui démontrent que les travailleurs chinois sont plus déterminés que jamais à exiger l’amélioration de leur qualité de vie, de leurs conditions de travail et, globalement, de leurs perspectives d’avenir.

Les jeunes travailleurs se voient comme des citadins et veulent faire leur vie en ville au lieu de retourner à la ferme familiale, où les conditions de vie sont encore pires. Un grand nombre de fermes ont d’ailleurs été vendues ou saisies par des promoteurs immobiliers. Plusieurs migrants venus des campagnes n’ont donc pas le choix de bâtir leur avenir en ville.

Questionnaire à choix multiples

Fait vécu.

INTÉRIEUR-SOIR

Mascouche Plomberie Liquidation

Acte II, scène 1342

Il est 20h30. Le jeune couple a sa journée dans le corps et n’a pas eu le temps de manger avant de se taper une heure de bagnole en pleine heure de pointe dans l’espoir de trouver un meilleur deal qu’à la plomberie du coin. Parce que la plomberie, mes amis, ça coûte cher. Surtout quand on ne la veut pas Made in China.

Mais revenons à notre petit couple. Fatigué, l’énergie et l’enthousiasme chutant au même rythme que le taux de sucre sanguin. La bouche un peu pâteuse et les yeux rougis par les néons. Voilà plus d’une heure que la très gentille vendeuse s’occupe d’eux, en leur expliquant des choses passionnantes comme  la différence entre un robinet de douche avec commande thermostatique et un robinet balancé. Dans le magasin, il y a 150 modèles de robinetterie. Sans parler des bases de douches, des portes coulissantes ou à pivot, des baignoires, des toilettes, des lavabos, alouette.

VENDEUSE : C’est vraiment juste un aperçu. J’en ai des milliers d’autres en catalogue, alors c’est sûr qu’on va trouver quelque chose.

ELLE : Ok… celui-là, je l’aime, mais la poignée pourrait pas être plus fine?

LUI : Me semble qu’on serait bien à Cuba.

VENDEUSE : ….. (regard incertain)

ELLE : Oui, chéri, moi aussi je suis tannée, mais c’est quoi le rapport avec le robinet, là?

LUI : Ben quoi? Le communisme a ses vertus dans une situation comme ça! À Cuba il y aurait UN modèle de robinet, UN modèle de toilette, UN modèle de douche. Tu l’aimes pas? Tant pis, y’en a pas d’autres. En 5 minutes, on aurait fini! »

ELLE : Ben oui, ce serait super, pis en sortant de notre nouvelle douche, on pourrait aussi se faire dénoncer par nos voisins pour avoir critiqué le régime castriste.

VENDEUSE : Heu. Peut-être que vous en avez assez vu pour ce soir?

***

Épilogue

Ça avance, fin septembre 2009. Le rez-de chaussée est décloisonné, la nouvelle porte s'en vient et les horribles colonnes corinthiennes s'en vont bientôt, j'ai hâte 😉

Le commentaire du chéri m’a quand même fait réfléchir. Le projet avance (voir photos), mais je suis complètement dépassée par le nombre de décisions à prendre et par la multiplicité des choix pour chacune de ces décisions. Je n’avais jamais réalisé à quel point ce projet deviendrait une suite ininterrompue de tergiversations.

Post-démolition, fin juin 2009. Poussière, bonjour!
Couloir, vue en rentrant, printemps 2009. On rêve d'abattre les murs.

Déjà, à l’étape des plans, on hésitait entre plusieurs scénarios (futur billet à ce sujet). Ensuite on a longtemps magasiné la porte-fenêtre surdimensionnée qui viendra éclairer le rez-de-chaussée (On a abouti chez Alumilex). On a aussi hésité sur le type d’isolation à privilégier (uréthane au soya giclée, finalement). Et maintenant que la finition approche, c’est dément. Sur le chantier, les ouvriers nous attendent chaque jour avec leurs listes de questions. « Des moulures ou pas? Si oui, quelle couleur? En MDF ou en bois ? Quelle largeur? La toilette, tu la veux à 15 pouces ou 18 pouces du mur? L’évier, tu le veux centré dans l’ilôt de cuisine ou sur un côté? Qu’est ce que vous prenez comme céramique?»….

Miss perfectionniste ici présente en arrache. Je sais que c’est bête et superficiel, mais ça m’empêche de dormir. Le hamster mental est sur les stéroïdes.

Il paraît que je ne suis pas la seule. Son livre remonte à quelques années, mais sa thèse tient toujours la route. En 2004, le psychologue Barry Schwartz signait The Paradox of Choice: Why More Is Less. Selon lui, l’abondance de choix (de consommation et autres) dans les sociétés occidentales nous rend en fait plus malheureux qu’autre chose. C’est qu’à force de se faire présenter une kyrielle d’options, de la confiture sur nos toasts à la voiture qu’on conduit, on finit par prendre nos décisions en pensant davantage aux choix écartés et aux opportunités potentiellement manquées qu’à l’objet qu’on a choisi. Du coup, les choses dont on s’entoure ont le parfum des regrets….

À méditer.

Pour ceux que ça intéresse, Barry Schwartz résume sa pensée en 20 minutes top chrono sur le (toujours génial) site de TED.

« Slacktivist », moi?

Constat du projet de réno à ce jour? Je suis une « slacktivist ».  Comme dans: activiste qui slacke.

Au départ, j’avais des ambitions vertes, n’est-ce pas. Récupérer des matériaux. Réutiliser certains éléments clé (des armoires ou une baignoire, par exemple). Dépenser (et donc consommer) le moins possible. Il y a quelques années, j’ai même écouté religieusement les séries du Rebut Global, à Télé-Québec, où de jeunes idéalistes construisaient des maisons entièrement à partir de matériaux récupérés. J’admirais leur débrouillardise, leur créativité. Résister au rouleau compresseur de la consommation à tout crin. Vivre plus simplement.  Départager les désirs des vrais besoins. C’était bien joli, tout ça.

Déclouage du plancher de bois franc

Mais sur le terrain, mes idéaux chancellent. Entre me fendre en quatre pour trouver une manière d’utiliser des matériaux recyclés et acheter simplement du neuf, force m’est d’admettre que je penche plus souvent pour le neuf. Au grand désespoir de mon amoureux. Le membre fondateur d’Équiterre en lui a bien du mal à comprendre que je fasse des wet dreams au sujet d’une nouvelle cuisinière au gaz, par exemple. Objectivement, je sais que la question est valide: pourquoi acheter du neuf quand l’usagé fonctionne encore parfaitement bien? Mais voilà, il y a des désirs qui échappent au domaine du rationnel – en vraie foodie, je zieute les photos de cuisines luxueuses comme d’autres se vautrent dans la porno.

Et soyons honnêtes. Réutiliser, récupérer, faire des choix verts, ça coûte fréquemment plus cher. Pas tellement en matériaux. Surtout en temps : imaginez déclouer et nettoyer 1000 pieds carrés de plancher de bois franc pour ensuite le réinstaller. Prenons encore l’exemple de nos fenêtres. Pour éviter une dépense importante – et pour ne pas jeter des fenêtres encore en très bon état – on s’est dit qu’on pourrait simplement les repeindre pour les agencer aux nouvelles portes qu’on a l’intention d’acheter. Mais encore fallait-il vérifier si c’était possible de peindre des fenêtres en aluminium. Faire des recherches, passer des coups de fil, et dénicher enfin Monsieur Revêtement (c’est son vrai nom – on attend la soumission). Après, il faudra comparer le prix des travaux de peinture au prix de tout remplacer par des fenêtres neuves: d’autres recherches. Et ensuite déterminer si c’est le genre de truc qu’on pourrait faire nous-mêmes (et y passer plusieurs week-ends).

Je comprends donc parfaitement que la plupart des gens ne s’encombrent pas de tout ce questionnement et optent automatiquement pour le neuf. Cela dit, j’ai culpabilisé au max aujourd’hui en lisant cet article au sujet du mouvement des tiny houses (mini-maisons) aux États-Unis. Un peu partout au pays, des gens choisissent de vivre dans des maisons minuscules (environ 10 pieds par 8 pieds), sans eau courante et avec des toilettes à compost. La simplicité volontaire, version extrême. Apparemment, l’espace restreint force au dépouillement et ça permet aux habitants de s’élever spirituellement.

Ouais. Pensez-vous qu’il y a de la place pour une cuisinière au gaz Thermador 36 pouces dans une tiny house?

Objet de désir

PS: Plus d’info sur les tiny houses ici et ici

Voyage sur la planète architecture

Le numéro d’été d’Esquisses, le magazine de l’Ordre des architectes, propose un très beau voyage en images vers plusieurs destinations architecturales dans le monde.

J’y ai contribué un article sur l’architecture contemporaine en Californie – inspiré de mon voyage à San Diego au printemps dernier – ainsi qu’un court texte sur la popularité grandissante des sites d’échange de maisons.

Esquisses s’est aussi offert un makeover extrême, grâce aux talents de e la conceptrice graphique Amélie Beaulieu.  Pour  s’en mettre plein la vue, on peut télécharger le pdf du magazine entier ici

Ma maison contre la tienne

Échanger sa maison pour voyager

Publié dans Esquisses, Été 2010

Marie-Claude Élie Morin

Les sites d’échange de maison gagnent en popularité – une recherche Web rapide permet de le constater. Des milliers de personnes à travers le monde y inscrivent leur maison dans l’espoir de trouver d’autres « échangistes » prêts à faire le troc. Un système qui permet de voyager à peu de frais – surtout en famille. Adieu, la note d’hôtel exorbitante et les trois repas par jour au resto !

Alors, ça vous dirait de passer un mois en Toscane l’an prochain ? Vous pouvez effectuer la recherche avec la destination de votre choix comme premier critère. Vous aurez ensuite à convaincre les propriétaires des vertus de votre loft du Vieux-Québec ou de votre maison en pleine forêt laurentienne. Vous pouvez aussi faire l’inverse et inscrire votre maison en spécifiant quelques préférences pour la destination d’échange. Vous attendrez ensuite de recevoir des offres. Les échanges spontanés existent, mais vaut mieux s’y prendre quelques mois à l’avance.

La plupart de ces services fonctionnent comme des agences de rencontre… pour votre maison. Moyennant des frais d’inscription (raisonnables), on peut créer une fiche et faire des recherches ciblées d’échanges potentiels. Il va sans dire que les usagers sont sélectifs. Pas question d’échanger un bungalow vétuste de banlieue contre une merveille contemporaine dans un centre urbain. Plus votre maison est attrayante (et bien présentée), plus les possibilités d’échange deviennent intéressantes. Plusieurs architectes européens et américains y inscrivent d’ailleurs leur logis.

Le système d’échange suppose évidemment que des étrangers viendront s’installer dans vos affaires. Voilà pourquoi plusieurs personnes choisissent de converser par Skype ou par téléphone à quelques reprises afin de faire connaissance. On peut aussi ranger ou retirer certains effets personnels de la maison pour protéger son intimité. Plusieurs sites d’échanges offrent également des contrats types dans lesquels on peut consigner les détails de l’échange.

Quelques sites :

www.echange-de-maison.com

www.trocmaison.com

www.echangeimmo.com

www.echangevacances.com

www.homeforexchange.com

www.greenee.com

www.homeexchange.com

Jeu de patience

Mon chum et moi, on est un peu malades. Dans les 3 derniers mois, on a: pris des vacances à San Diego, fait des boîtes chez lui et emménagé ensemble chez moi, rénové la cuisine de mon condo, et entamé un gigantesque chantier dans son ancien triplex, où on convertit le rez-de-chaussée et le deuxième en «cottage», c’est-à-dire en maison de deux étages.

Présentement, la future maison est à peu près aussi invitante qu’un fond de ruelle – voir la photo. Mais un jour, un jour… Voyez, j’essaie d’être patiente. Parce que les rénos, c’est inévitable, c’est toujours quatre fois plus long que prévu.

Prenons l’exemple de ma cuisine. J’ai éclaté de rire l’autre jour en retrouvant le petit bout de papier sur lequel mon amoureux avait gentiment détaillé toutes les étapes pour rafraîchir ma vieille cuisine en réutilisant les armoires qu’on avait l’intention d’arracher chez lui de toute façon. 25 heures de travail et des poussières, prévoyait-il, rempli d’optimisme. J’en ris encore.

J’ai passé trois semaines sans évier fonctionnel dans la cuisine, à me sentir comme Laura Ingalls qui va chercher l’eau au puits pour la Petite Maison dans la Prairie. Je vous ai dit que je travaille à temps plein de chez moi ? Ô, joie de faire la vaisselle dans la baignoire sur mon heure de lunch. Et il reste encore un tas de petits détails de finition à compléter.

Sans compter que mon voisin d’en bas, un gars adorable par ailleurs, s’est lancé dans les rénovations majeures au même moment. Pour dévier un drain encombrant chez lui, il a du faire un trou important dans le plancher entre nos deux étages. Dans la salle de bain, le trou. Les ouvriers d’en bas et moi avons donc atteint un degré d’intimité que certains couples – même très amoureux – n’auraient pas toléré. Mais ça, c’était de la petite bière en comparaison avec le chantier qu’on a entrepris dans le triplex de la Petite-Patrie.

En décembre dernier, quand on s’est pris à rêver d’avoir deux étages à nous, à fantasmer sur de grands espaces décloisonnés pour respirer et inviter les amis, et à passer des heures dans des chiffiers Excel pour voir si on avait les moyens de nos ambitions, on savait que ça prendrait du temps.

Choisir une équipe de design-architecture. Décider où mettre l’escalier. Se chicaner sur la grandeur de la salle de bain. Douter. Choisir un entrepreneur pour faire les travaux. Attendre que le locataire du deuxième déménage. Arracher avec précaution tout ce qui a de la valeur (armoires, luminaires, moulures) avant l’arrivée de l’équipe de démolition. Vendre tout ça sur lespac.com et kijiji. Valider nos plans de structure avec un ingénieur.

Mettons qu’on est loin, très loin de choisir la couleur des murs. Et comme je me réveille à l’aube avec le hamster mental à spin, en train de repasser tous les trucs à faire, les choix des matériaux, les comparaisons de prix, etc… j’ai décidé de tenir un carnet ici. Pour parler du projet, ou de tout autre sujet qui préoccupe le hamster.

Ce blogue sera aussi l’occasion de monter un portfolio vivant des articles que je publie. Ça faisait trop longtemps que j’y pensais, que j’en parlais… et qu’entre nous, je procrastinais. Et comme m’a déjà dit un prof de psycho interviewé justement pour un  article sur la procrastination : « What’s the trick to overcoming procrastination ? Start now. »

PS : Merci à Nicolas pour le coup de pied dans le derrière et les précieux conseils de geek

La vérité sur le mensonge

«Ton ex était-il meilleur que moi au lit?» Face à une telle question, c’est tentant d’avoir recours au mensonge blanc. Prononcées pour éviter de blesser, ces entorses à la vérité sont perçues comme inoffensives. Et si ces petites menteries avaient des conséquences plus graves qu’on le croit?

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 11 no. 1
janvier 2010

L’automne dernier, l’humoriste britan­nique Ricky Gervais tenait la vedette dans The Invention of Lying, un film dont l’histoire se déroule dans un monde où le mensonge n’existe pas. Dans une des scènes les plus cocasses, son person­nage se présente chez une demoiselle pour un rendez-vous galant. «Tu es en avance, je suis un peu frustrée car j’étais en train de me masturber», lui dit-elle en ouvrant la porte.

Cru, dites-vous? D’où l’importance d’adoucir un peu la vérité dans nos relations interpersonnelles.

«Le mensonge remplit une fonction importante pour maintenir une paix sociale entre les hommes», explique Claudine Biland, psychologue sociale et auteure de La Psychologie du menteur. Et nous l’utilisons abondamment : le commun des mortels ment en moyenne 2,5 fois par jour, selon elle.

«Nous mentons beaucoup plus que nous le pensons et beaucoup plus que nous l’admettons», renchérit Robert Feldman, professeur de psychologie à l’Université du Massachusetts et auteur de The Liar in Your Life: The Way to Truthful Relationships, paru l’automne dernier. Il a d’ailleurs mené des expériences dans lesquelles des adultes étaient invités à se présenter à des inconnus. Résultat? La majorité a menti jusqu’à trois fois en une dizaine de minutes. «Les participants eux-mêmes étaient surpris de constater le nombre de faussetés qu’ils avaient prononcées», raconte-t-il. Certains ont prétendu avoir été dans un groupe de musique alors qu’ils n’avaient suivi que quelques leçons de guitare. D’autres parlaient de projets professionnels qu’ils n’avaient aucunement l’intention de mener à bien.

Selon Robert Feldman, ces petites entorses à la vérité ont un coût : l’authenticité des relations. «Si un collègue de travail donne une présentation médiocre et que tout le monde lui dit que c’était super, il ne s’améliorera jamais, dit-il. Les mensonges blancs empêchent d’avoir une image juste de soi-même, de ses forces et de ses faiblesses.» Continuer la lecture de La vérité sur le mensonge

Chronique radio – Consommation

Je suis allée parler de l’essai « Cheap : The High Cost of Low Prices » à l’émission L’après-midi porte conseil à la Première Chaîne de Radio-Canada. On peut écouter l’extrait ici.

Acheter au rabais, est-ce vraiment payant?

Le lundi 14 décembre 2009

Le consommateur moyen est à la recherche de rabais. Mais est-ce que ça vaut toujours le coût? Une paire de bottes un peu trop petite, un bidule de cuisine dont on n’avait pas nécessairement besoin, la pile de la honte s’accumule. La journaliste Marie-Claude Élie-Morin s’est penchée sur le phénomène. Mauvaise qualité, science de la vente au rabais, tous les facteurs sont là pour nous faire dépenser.

Le cheap, ça coûte cher!

Le vrai coût des aubaines

La journaliste américaine Ellen Ruppel Shell n’est pas radine, mais elle a toujours eu un petit faible pour les rabais, les soldes et les escomptes en tout genre. Résultat : elle a accumulé une «pile de la honte» au fond de son placard, où s’entassent chaussures inconfortables made in China et pulls inélégants en faux cachemire.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 10
novembre-décembre 2009

Après avoir écrit un essai remarqué sur l’obésité, la collaboratrice au prestigieux magazine The Atlantic s’est mis en tête de découvrir pourquoi certains biens de consommation se vendent à des prix si dérisoires qu’on les achète même si on n’en a pas besoin.

Une enquête passionnante qui l’a menée de l’épicerie du coin au siège social d’IKEA en Suède, en passant par les usines de la Chine. Cheap: The High Cost of Discount Culture nous fait découvrir le coût des fameux «bas prix de tous les jours».

Q › Dans votre ouvrage, vous affirmez que les bas prix dans les magasins agissent comme une diversion pour la population. Pourquoi?
R ›
Aux États-Unis, les bas prix des biens de consommation cachent le coût grandissant de tout le reste : le logement, les taxes, les soins de santé, l’éducation de nos enfants. En 1970, la moitié de nos revenus allait vers ces frais fixes. Aujourd’hui, ce sont les trois quarts, et cela n’inclut même pas la nourriture. En même temps, nous dépensons une plus petite portion de notre argent sur des biens de consommation à très bas prix, mais c’est un cercle vicieux. Tous ceux qui conçoivent, produisent, distribuent et vendent ces biens de consommation ont vu leurs revenus décroître ou stagner à cause des prix à la baisse.

Cela dit, on ne réfléchit pas à ces conséquences quand on craque pour des décorations de fenêtres en plastique à 2,99 $. Nous achetons ces babioles inutiles parce qu’elles sont joliment emballées pour nous attirer.

Q › Comment l’obsession des bas prix s’est-elle imposée?
R ›
Dans les années 1910 et 1920, lorsque la production de masse est devenue plus importante, les bas prix suscitaient beaucoup d’inquiétudes aux États-Unis. On craignait la déqualification de la main-d’œuvre, la déroute des petites entreprises et les pertes d’emplois. Il y a donc eu plusieurs mesures pour protéger les travailleurs et les petits commerçants, notamment la loi sur le commerce équitable. [Vers 1930, la Fair Trade Law permettait aux manufacturiers de fixer un prix minimum pour leurs produits vendus au détail, afin d’empêcher les grandes chaînes de couper les prix.]

Mais lors de la Deuxième Guerre mondiale, certains produits sont devenus très rares à cause de l’effort de guerre. Le consommateur s’est ainsi mis à s’inquiéter de payer trop cher pour certaines choses à cause de leur rareté. Dans la foulée, on a oublié les inquiétudes du passé.

Avec le boum économique de l’après-guerre et le retour des soldats au bercail, il y a eu une très forte demande pour toutes sortes de biens et services à prix abordables. On voulait s’acheter une maison, des meubles, se doter d’une éducation, etc. La production s’est intensifiée pour répondre à cette demande. On mettait désormais l’accent sur l’accessibilité des biens de consommation.

Q › Justement, les bas prix ne sont-ils pas utiles pour les gens moins fortunés?
R ›
Il n’y a rien de mal en soi à vouloir rendre les choses accessibles au plus grand nombre — c’était justement la philosophie de John Wanamaker, fondateur des premiers grands magasins aux États-Unis (vers la fin des années 1870). Mais de son côté, Franklin Winfield Woolworth, l’autre figure importante dans l’histoire des bas prix, cherchait avant tout à maximiser ses profits et à s’enrichir. Pour ce faire, il sous-payait et exploitait ses employés (en majorité des jeunes femmes) en plus de déqualifier leur travail. Il disait à ses gérants : «Nous devons avoir une main-d’œuvre bon marché pour vendre des produits bon marché. Si une vendeuse devient assez qualifiée pour exiger un meilleur salaire, congédiez-la.»

Malheureusement, c’est le modèle de Woolworth qui a prévalu. Les détaillants se sont mis à parcourir le globe à la recherche de produits à très, très bas prix. La qualité devenait secondaire, puisque si le prix était assez bas, la marchandise se vendait.

Q › Vous faites valoir que le cerveau humain réagit très fortement au prix des marchandises.
R ›
L’évaluation du prix fait appel à la même région de notre cerveau que celle qui est sollicitée par les jeux de compétition. On veut remporter la partie, gagner. Acheter quelque chose en solde ou croire qu’on a payé moins cher pour un produit nous donne l’impression d’avoir déjoué «le système», mais dans les faits, le système est très étudié et c’est nous qui sommes déjoués. Personne — peu importe le revenu ou le niveau de scolarisation — ne résiste à ce qu’il perçoit comme «une bonne affaire».

Q › Plusieurs d’entre nous apprécient le cycle de vie très court de certains objets, afin de pouvoir changer de meubles fréquemment, par exemple. Le magasinage n’est-il pas devenu un hobby?
R ›
J’ai consacré un chapitre de mon livre au phénomène IKEA — et cela m’a valu des attaques très dures de la part de plusieurs personnes qui aiment magasiner chez IKEA. Si vous croyez que ça vaut vraiment la peine de dépenser 59 $ pour une table faite de carton pressé, tant mieux pour vous! Mais vous devez être conscient de ce que vous achetez : un meuble en carton, fabriqué en Indonésie, que vous ne pourrez pas réparer s’il s’endommage et que vous jetterez ensuite pour en racheter un autre! Ce qui revient parfois plus cher au bout du compte.

Q › Comment notre obsession pour les bas prix a-t-elle affecté la qualité de nos aliments?
R ›
Dans mon livre, je cite l’exemple des chaînes de restaurants de fruits de mer comme Red Lobster, qui servent parfois jusqu’à 200 crevettes par client dans des formules à volonté pour 15,99 $. C’est une aberration! Comment l’entreprise qui vend à si bas prix réalise-t-elle quand même un profit compte tenu des coûts de production, de transport, etc.? J’ai été profondément dégoûtée d’apprendre comment on faisait l’élevage des cre­vettes à grande échelle en Thaïlande — dans des bassins surchargés, pleins d’ex­créments, qui causent des problèmes écologiques et des épidémies, lesquelles encou­ragent à leur tour une administration massive d’antibiotiques à l’élevage —, à tel point que je n’en con­somme plus du tout.

Q › D’un côté, nous ne voulons pas encourager les ateliers de misère et les pratiques écologiques irresponsables, mais de l’autre, nous sommes incapables de résister au t-shirt à 5 $. Pourquoi?
R ›
On ne veut pas trop penser à ces conditions de production parce que ça nous rend mal à l’aise. Certains se consolent avec des théories de développement économique qui supposent que ces pays où l’on emploie de la main-d’œuvre bon marché sont dans une phase transitoire de développement. Mais en Chine, par exemple, où il n’y a qu’un parti politique (communiste), où il n’y a aucun mouvement ouvrier indépendant, la situation est radicalement différente de ce qui prévalait aux États-Unis à l’ère post-industrielle. Il n’y a aucun mécanisme social grâce auquel les travailleurs pourraient s’organiser et exiger de meilleures conditions.

Cela dit, nous pouvons insister pour que nos marchandises soient produites en respectant les droits de l’homme et des normes écologiques de base. Mais ce n’est pas en demandant à nos fournisseurs de baisser sans arrêt leurs prix que nous favoriserons de tels progrès. Toute bonne volonté de la part du fournisseur est enterrée quand il est menacé de perdre un contrat s’il ne baisse pas ses prix.

Q › En quoi le recours à la main-d’œuvre étrangère à rabais affecte-t-il nos conditions de travail en Amérique du Nord?
R ›
Cela exerce une pression énorme sur les emplois et les salaires chez nous. On se retrouve avec un plus grand nombre de personnes en concurrence pour un nombre de plus en plus restreint d’emplois, et le pouvoir de négocier de bons salaires diminue en conséquence.

Q › Comment pouvons-nous renverser notre conditionnement à valoriser les bas prix et les rabais?
R ›
Il ne faut pas hésiter à poser des questions aux commerçants et à exiger plus de qualité. Et les personnes qui n’ont ni le temps ni l’envie de s’informer sur la provenance de leurs achats devraient exiger de leurs élus une réglementation plus sévère qui éliminerait certains aspects négatifs de la culture des bas prix [comme le recours aux ateliers de misère et les pratiques agricoles irresponsables].

Q › Comment vos propres habitudes de consommation ont-elles changé depuis que vous avez écrit ce livre?
R ›
J’apprécie beaucoup plus le magasinage aujourd’hui puisque je n’achète plus de choses inutiles ou de moindre qualité simplement parce qu’elles ne sont pas chères. Il m’arrive encore de succomber à la tentation des marchandises soldées, mais j’évalue mieux la qualité de ce que j’achète.

Cheap: The High Cost of Discount Culture, Penguin Press, 2009, 320 p.

Alain de Botton – Joies et misères du travail

Le travail, c’est de l’ouvrage

Alain de Botton n’est pas un philosophe comme les autres. Plutôt que d’analyser l’œuvre de Platon ou Socrate pour le public averti des tours d’ivoire, il a choisi d’explorer les grands thèmes de la vie moderne et de partager ses découvertes avec monsieur et madame Tout-le-monde.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 8
septembre 2009

Après s’être penché sur les concepts de l’amour, du bonheur, du statut social et du voyage, il s’attaque maintenant à l’activité qui occupe la majeure partie de nos vies, le travail, dans son nouvel essai The Pleasures and Sorrows of Work, dont la traduction française est à paraître.

Premier constat d’Alain de Botton : le travail est curieusement absent de la littérature, hormis dans les livres d’affaires et les guides pratiques. «Si on devait imaginer ce qu’est la vie à partir du contenu de la plupart des romans, on croirait que l’existence d’un être humain se résume à rester chez lui, tomber amoureux, se brouiller avec sa famille, boire et manger. Les personnages de romans vont ra­rement travailler, à moins que l’intrigue ne repose sur le monde professionnel. Pourtant, le travail fait partie intégrante de la vie», fait-il remarquer.

Alain de Botton a donc entrepris de décrire cette facette de la réalité qui, si elle manque parfois de glamour, n’en suscite pas moins son lot de questions existentielles. De la pêche au thon dans l’océan Indien à la fabrication industrielle de biscuits en Belgique, en passant par l’aviation à Paris et la comptabilité en Grande- Bretagne, l’auteur s’efforce de montrer des lieux de travail qu’on ne voit pas dans les séries télévisées remplies d’avocats, de policiers et de médecins. Ce faisant, il ne perd jamais de vue son thème central : la place du travail dans nos vies, avec ses joies… et ses peines.

Photo : Vincent Starr

Q › Vous faites un lien entre l’origine des choses de la vie courante (par exemple, le steak de thon qu’on trouve sur les tablettes du supermarché) et le travail. Qu’avez-vous voulu démontrer?
R ›
Les objets de tous les jours viennent du travail de quelqu’un, quelque part. Avec l’exemple du steak de thon, je suis parti du point de vue du consommateur, qui ne sait habituellement rien de l’origine de ce qu’il achète. Ça mène à un sentiment d’aliénation – l’impression de ne pas comprendre le monde qui nous entoure, de ne pas savoir d’où proviennent les choses dont on se sert au quotidien.

Je voulais aussi montrer qu’on comprend très peu la nature exacte du travail des autres. Les gens ont aujourd’hui des emplois tellement spécialisés qu’il est difficile, de l’extérieur, de s’imaginer clairement ce qu’ils font. On demande rapidement : «Que fais-tu dans la vie?» lorsqu’on fait connaissance avec une nouvelle personne, mais on a rarement la patience d’écouter la réponse détaillée.

Le travail est donc à la fois très important dans nos vies mais en même temps curieu­sement négligé.

Q › Les gens à qui vous avez parlé s’exprimaient-ils de manière spontanée et naturelle à propos de leur travail? La liberté d’expression existe-t-elle dans l’entreprise?
R ›
Il y a un manque de liberté d’expression là où les gens ont peur d’un pouvoir quelconque qui pourrait être exercé sur eux. Comme les entreprises sont des lieux de pouvoir, s’exprimer peut avoir des conséquences et cela peut inhiber les gens. En ce sens, il n’y a pas de liberté d’expression dans l’entreprise.

J’ai eu droit notamment à une entrevue très pénible avec un président d’entreprise qui récitait des phrases creuses. C’est une forme étonnante de paresse de la part de quelqu’un qui travaille par ailleurs très fort, mais qui ne voulait pas se donner la peine de réfléchir pour parler de son travail de manière authentique.

Cela dit, je suis impressionné par la capacité des gens à fonctionner sur plusieurs degrés à la fois. Vous pouvez tomber sur quelqu’un qui récite platement un «message» au sujet de son boulot, mais qui, à un second degré, peut avoir une vie intérieure très riche et penser des choses complètement différentes. J’imagine que c’est ainsi que ça se passait à l’époque communiste, en Allemagne de l’Est, par exemple.

Q › Il y a dans votre ouvrage des images récurrentes de lieux de travail aliénants, sans âme. Le travail est-il une prison pour l’humanité?
R ›
Ce serait une généralisation grossière. La majorité des gens ne perçoivent pas leur travail de cette manière. Je crois en fait que si les gens sont angoissés par leur travail, c’est précisément parce qu’ils savent que celui-ci n’est pas un concentré d’horreur et qu’il a le potentiel d’être formidable. C’est ce potentiel qui peut être déchirant. Si vous avez l’impression que votre travail est une prison mais que vous croyez qu’il devrait être une source de plaisir, vous allez être torturé par cette contradiction et donc très malheureux.

Beaucoup de gens dans le monde occidental moderne se demandent : «Où me suis-je trompé? Je travaille fort, je suis instruit, on m’avait dit que ce serait amusant. Pourquoi mon travail ne me donne-t-il pas la satisfaction espérée?» On peut dresser un parallèle avec nos relations amoureuses. Combien de personnes demeurent dans des relations insatisfaisantes plutôt que d’être seules? Ces gens sont fréquemment torturés par leur situation. Au travail comme en amour, ce sont nos très grandes attentes qui nous font souffrir.

Q › Devrions-nous cesser de croire que le travail peut donner un sens à notre vie?
R ›
La société moderne nous fait miroiter l’idée que nous pouvons être parfaitement comblés par une relation amoureuse ou un emploi. Ce n’est pas une illusion, mais c’est une exagération qui mène à la déception. Je ne pense pas qu’il faille revoir nos attentes à la baisse, mais peut-être devrions-nous être un peu plus réalistes. C’est beaucoup demander à la vie que de vouloir être heureux en permanence en amour et au travail.

Q › Qu’est-ce qui favorise la satisfaction au travail et qu’est-ce qui l’empêche?
R ›
J’entends souvent des gens dire : «Mon travail est convenable et il me rapporte de l’argent mais je me demande quel en est le sens.» Je crois que ça exprime le désir très fort d’avoir un travail qui contribue à améliorer la vie des autres. On nous enseigne fréquemment à se considérer comme des individus uniquement motivés par l’argent, mais nous sommes aussi fortement motivés par le désir de contribuer au bien commun.

On peut évidemment satisfaire ce désir en ayant un travail qui réduit la souffrance dans le monde – comme médecin – ou bien en ayant un travail qui rend les autres plus heureux – fabriquer des gâteaux ou tenir une auberge, par exemple. Mais de nos jours, la plupart des Occidentaux travaillent dans des entreprises qui emploient plus de 100 personnes, ce qui est énorme. Les gens ont des emplois et des tâches très spécia­lisés et complexes. Il peut donc y avoir une distance importante entre vous et la personne que vous aidez par votre labeur. C’est ce qui explique à mon avis pourquoi beaucoup de personnes sont engourdies et manquent de vitalité par rapport à leur travail.

Q › Comment notre travail nous définit-il?
R ›
Nous sommes définis comme individus par nos goûts et nos aspirations. Si on est chanceux, ces goûts et ces aspirations vont être reflétés dans le travail. C’est à cela qu’on rêve, en fait : ne faire qu’un avec son travail, être son travail. Mais ce n’est pas toujours possible. Et, malheureusement, on se définit les uns les autres par ce que l’on fait davantage que par ce que l’on pourrait ou voudrait faire si on avait l’occasion de le découvrir. On tient pour acquis que le chauffeur de taxi est simplement un chauffeur de taxi, sans imaginer qu’il a peut-être d’autres rêves.

Q › Consacre-t-on assez de temps et d’efforts à choisir un métier, un emploi?
R ›
Choisir son occupation est l’une des tâches les plus importantes qui soient et nous devrions la prendre beaucoup plus au sérieux. Avant de faire un choix, nous devrions nous analyser nous-mêmes, et obtenir de l’aide pour faire cette analyse. Dans un monde idéal, le métier de conseiller d’orientation serait extrêmement prestigieux.

Or, dans les grandes villes, il y a plus de salons de manucure que de bureaux de conseillers en carrière. Beaucoup de jeunes adultes vivent la fin de leurs études universitaires un peu comme une collision, en disant : «Oh mon Dieu, qu’est-ce que je vais faire de ma vie maintenant?» Je crois que cette question devrait se poser AVANT les études. Dans un système universitaire parfait, les jeunes devraient pouvoir rencontrer quelqu’un chaque semaine pendant leurs études, afin de réfléchir à la manière dont ils vont occuper leur vie par la suite. Ce questionnement devrait être la démarche centrale d’une jeune vie adulte.

Q › Avons-nous tous une vocation?
R ›
L’idée selon laquelle nous avons tous une vocation et qu’il suffit de la découvrir est très largement répandue et c’est une idée très nuisible. Ça suppose qu’on soit destiné à accomplir une seule chose bien délimitée. La réalité est moins tranchée : nous avons plutôt un ensemble d’aptitudes.

La vocation suppose aussi que les signes qui nous mèneront au métier idéal seront très forts et sans équivoque. Dans les faits, choisir ce que nous voulons faire est le fruit d’une recherche hésitante, qui demande d’être attentif aux envies et aux pulsions parfois très subtiles que l’on peut éprouver. Cela nécessite beaucoup de travail. Or, la notion de vocation nous rend étrangement sourds à nous-mêmes.

Q › Qu’est-ce que l’écriture de ce livre vous a appris sur votre propre travail?
R ›
Ça m’a fait voir que l’écriture est un travail comme un autre, qui comporte les mêmes joies et les mêmes peines que plusieurs autres formes de travail. C’est une activité qui répond à un besoin des consommateurs. Dans ce cas-ci, le besoin relève du monde des idées : les lecteurs cherchent à confirmer leur expérience, à se consoler, à s’édifier.

Q › Une chose qui vous a surpris dans vos recherches?
R ›
Lorsque j’ai écrit le chapitre sur le cabinet de comptabilité, je ne m’attendais pas du tout à constater que les comptables s’amusaient comme des petits fous! Je croyais qu’ils seraient ennuyeux, mais ils sont en fait beaucoup plus enjoués que la majorité des auteurs que je connais! Ils gagnent beaucoup plus d’argent, ils sont beaucoup plus confiants dans leur standing, ils savent ce qu’ils font. Je me suis même senti envieux face à eux. Je me suis surpris à regretter de ne pas avoir été meilleur en mathématiques au lieu d’être attiré par la littérature par égocentrisme et narcissisme!

Réseautage créatif – Conférences 2.0

Exit les conférences ronflantes. Le réseautage créatif propose des formules éclatées pour brasser des idées, présenter des projets et échanger des cartes professionnelles. Avec des résultats concrets.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 7
août 2009

Un samedi après-midi, dans un grand loft lumineux d’un édifice semi-industriel de la rue De Gaspé, à Montréal, une soixantaine de filles sont réunies pour participer à un «camp de créativité».

Attention. Il n’est pas ici question de réunion de bricolage ou d’atelier de scrapbooking. L’objectif est tout ce qu’il y a de plus professionnel : tisser des liens avec de futurs partenaires d’affaires et puiser de l’inspiration dans les projets créatifs présentés par quatre conférencières.

C’est le Creacamp, un des meilleurs exemples québécois de ce qu’on pourrait appeler le réseautage créatif – un mélange stimulant de conférence participative et de réseautage. L’événement destiné principalement aux femmes (mais ouvert aussi aux hommes) est né dans la mouvance des anticonférences (voir encadré Camp de travail en page 2), un concept qui cherche à donner un sérieux coup de pinceau aux conférences classiques figées dans le temps.

«J’étais devenue blasée du modèle des conférences traditionnelles», raconte Marie-Chantale Turgeon, fondatrice de Creacamp, dirigeante d’une boîte de conception Web et blogueuse de la première heure. «J’avais envie de voir autre chose qu’un homme, en avant, qui se pète les bretelles en parlant de ses affaires. Je ne me retrouvais pas là-dedans.»

Illustration : M-C Turgeon, www.mcturgeon.com

Quelques fois par année, quatre participantes sélectionnées par le comité d’organisation présentent, pendant dix minutes chacune, un projet qu’elles ont mené à bien. «C’est important que ce soit des projets réalisés – un site Web, un film, des bijoux, peu importe –, un truc tangible dont on ne fait pas que parler», précise-t-elle.

La formule de Creacamp réunit une faune variée. Assises un peu partout sur des chaises et dans des fauteuils, les participantes, âgées de 16 à 65 ans, travaillent majoritairement dans des domaines «créatifs» – le design graphique et la rédaction, notamment –, mais aussi en marketing, en ressources humaines et en comptabilité. En début de rencontre, un tour de salle invite tout le monde à se présenter en quelques mots et après chaque mini­conférence, une séance de questions donne lieu à des discussions animées. Une pause permet aussi à tout ce beau monde de mieux faire connaissance et d’échanger des coordonnées.

D’une fois à l’autre, le concept gagne en popularité : d’une vingtaine de participantes à la première rencontre, elles étaient 60 le 30 mai dernier à avoir acheté leur billet (20 $ en prévente, 25 $ à la porte).

«Avec l’ébullition technologique, le con­texte est favorable à l’innovation et à l’émergence d’événements de réseautage plus participatifs, observe Michel Bélanger, consultant en gestion de l’innovation chez Créativité Québec. Et avec le nombre grandissant de travailleurs autonomes, ces événements permettent aussi de briser l’isolement.»

Diaporama réinventé

À une vingtaine de minutes du loft de Creacamp, la SAT (Société des arts technologiques, située boulevard Saint- Laurent) accueille les soirées bimestrielles Pecha Kucha depuis 2007.

La formule est originale : chaque conférencier présente un projet créatif en 20 images, projetées pendant 20 secondes chacune (pour une durée totale de 6 minutes 40 secondes). Le concept (dont le nom signifie «le bruit de la conversation» en japonais) est importé de Tokyo, où il a vu le jour en 2003.

Illustration : Jérôme Mireault, colagene.com

Derrière la mouture montréalaise, quatre copains et collègues, dont Boris Anthony (un designer de projets Web interactifs qui a séjourné à Tokyo, où il a découvert le concept) et Patrick de Barros, architecte et designer. «On avait l’impression que la ville dormait au gaz, raconte ce dernier. On voulait créer un lieu d’échanges, un sentiment d’appartenance pour tous les gens qui travaillent de près ou de loin dans le monde du design.»

Les pelleteurs de nuages n’ont pas leur place dans ce type d’événements, où l’accent est mis davantage sur les étapes de réalisation que sur l’autocongratulation.

Les présentations ont lieu en trois blocs, séparés par deux pauses pendant lesquelles les 150 à 200 personnes présentes peuvent étancher leur soif au bar, entamer une discussion ou deux et écouter un peu de musique fournie par des DJ invités. Prix d’entrée : 5 $.

L’atmosphère est décoincée. «Personne ne s’offusquera que vous parliez pendant les présentations, précise Patrick de Barros. Et il y a place à l’imperfection : on ne veut pas 12 clones en avant avec les mêmes habiletés.» On est loin des conférences ronflantes des chambres de commerce!

Grand rassemblement

Ce genre d’activité n’est pas l’apanage des milieux créatifs. Ainsi, une édition spéciale «municipale» de Pecha Kucha avait lieu en septembre 2008 avec le maire de Montréal et 12 maires d’arrondissement. Devant un auditoire qui rassemblait créateurs et grand public, les élus sont venus présenter leur vision du design pour la ville.

Et en mai dernier, le Sommet économique de Québec (intitulé Affaires Vision 2025) a choisi la formule Pecha Kucha pour inviter 12 personnes à présenter une vision d’avenir pour Québec. Michel Bélanger ne s’étonne pas de ce mariage. «Le réseautage créatif favorise l’échange d’idées, la participation et le développement économique, ce qui est tout à fait adapté au contexte des municipalités.»

Réfléchir au processus

D’autant plus que les pelleteurs de nuages n’ont pas leur place dans ce type d’événements, où l’accent est mis davantage sur les étapes de réalisation que sur l’autocongratulation. «Ce qui m’intéresse, c’est le processus créatif, incluant les moments de doute et de vulnérabilité», explique Marie-Chantale Turgeon.

Même son de cloche du côté de Pecha Kucha. «C’est une plateforme qui favorise davantage l’échange d’idées que l’autopromotion, indique Patrick de Barros. Les participants réalisent qu’ils ne sont pas seuls avec leurs projets et entrent en contact avec plein de collaborateurs possibles.»

Et les rencontres sont souvent fructueuses. Ainsi, c’est lors d’un événement Creacamp que Fanie Langlois, illustratrice, a fait connaissance avec Valérie Parizeault. De concert avec Paméla Desrosiers, elles ont créé le collectif Craft Mafia et organisé une foire artisanale dans le cadre du festival Fringe Montréal, en 2008.

«Ça me fait toujours plaisir de voir les liens qui se créent et l’activité que ça génère sur Facebook dans les jours qui suivent», confie Marie-Chantale Turgeon. «Les participantes me disent souvent qu’elles ont eu quelques nuits blanches bien productives après un Creacamp.» De quoi faire rêver les abonnés des déjeuners-causeries soporifiques!

Camp de travail

Comme beaucoup de concepts nés dans la Silicon Valley, elles font un pied de nez aux traditions. Bienvenue aux anticonférences, des événements organisés, structurés et dirigés par les participants.

Ras le bol des conférences rigides et coûteuses? Les anticonférences (unconferences en anglais) sont peut-être pour vous. La plupart d’entre elles n’ont pas d’horaire prévu à l’avance ni de conférencier principal.

Plutôt : les participants sont invités à suggérer des sujets qu’ils aimeraient voir abordés (soit un peu avant la tenue de l’événement par l’entremise d’un site Web collaboratif de type wiki ou une fois sur les lieux). Sur place, des grands tableaux blancs sont mis à la disposition des participants afin de planifier le déroulement de la journée, au cours de laquelle chacun est convié à prendre part activement aux discussions.

L’un des premiers événements du genre – le Foo Camp – a eu lieu en 2003 en Californie à l’initiative de Tim O’Reilly, gourou des nouvelles technologies. Depuis, le concept s’est propagé dans le monde et à toutes sortes de secteurs d’activité. Le suffixe camp décrit aujourd’hui tout événement qui met l’accent sur la participation directe.

À noter : le coût d’inscription à une anticonférence est généralement peu élevé, ce qui rend ce type d’activité accessible aux travailleurs en début de carrière.

Au Québec, le concept fait des adeptes. «Les travailleurs de l’économie du savoir sont tannés des conférences plates et coûteuses où quelqu’un en avant semble avoir toutes les réponses ou essaie de vendre un produit», estime Sylvain Carle, v.-p. Technologie chez Praized Media, une entreprise spécialisée dans les plateformes de médias sociaux.

«Les anticonférences reflètent la philosophie du Web 2.0 : on veut participer à inventer le monde dans lequel on vit», poursuit celui qui a collaboré à l’organisation des anticonférences BarCamp Montréal, StartupCamp et WebCamp (les deux dernières dans le cadre de la conférence webcom tenue chaque année à Montréal).