La dictature du bonheur – essai

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Mon premier essai, La dictature du bonheur, est sorti en librairies le 1er avril 2015. Même si je gagne ma vie depuis plus de quinze ans avec ma plume, je reportais souvent à plus tard le projet d’écrire un livre, faute de temps et, disons-le, parce que j’étais légèrement paralysée par le doute et la peur de l’échec. Comme beaucoup de gens, je crois! Et puis, un jour, quelqu’un a lu un reportage que j’avais écrit sur la quête du bonheur pour ELLE Québec et m’a présenté la belle équipe de VLB Éditeur. À partir de là, tout s’est enchaîné très vite. Bien que la recherche sur le sujet m’occupe depuis longtemps, le livre a été écrit dans une période très intense de six mois.  Une très belle expérience qui m’a donné envie de recommencer bientôt.

À propos du livre:

L’industrie des coachs de vie, du développement personnel et du self-help est plus florissante que jamais. Le bonheur est devenu un impératif, au même titre que la minceur et le succès professionnel. Santé physique, équilibre mental, vie de couple, finances : on met constamment en avant la nécessité d’avoir toujours une attitude volontaire et « positive », parfois au mépris de la réalité. Marie-Claude Élie-Morin l’a réalisé de la manière la plus intime qui soit au décès de son père. Dans ce livre, elle expose avec humour et discernement les vicissitudes d’une manière de penser qui fait que beaucoup de gens en arrivent à se blâmer d’être malades, malheureux, seuls ou pauvres. À force de nous répéter que nous sommes les seuls artisans de notre bien-être, la dictature du bonheur ne serait-elle pas en train de nous isoler des autres et de nous couper de nous-mêmes ?

Un extrait du livre ici

On peut se le procurer ici 

 

 

L’architecture du bonheur

_DSC1328-138-7UNE CONCEPTION DU BONHEUR

ESQUISSES, Été 2011

L’architecture peut-elle nous rendre heureux? Vaste question. Depuis plusieurs années, les chercheurs en psychologie tentent d’y répondre, mais les architectes sont-ils à l’écoute?

Marie-Claude Élie Morin

Les recherches en psychologie environnementale confirment souvent des évidences. L’accès à des espaces verts est bienfaisant pour les enfants des quartiers défavorisés, les fenêtres ouvrantes dans les bureaux augmentent la satisfaction des employés, les escaliers attrayants sont davantage utilisés que ceux qui sont cachés, les systèmes d’aération performants améliorent la productivité des travailleurs… Du gros bon sens, quoi!

Comment expliquer alors que, dans les 50 dernières années, les architectes d’ici et d’ailleurs aient laissé construire tant d’immeubles dépourvus de fenêtres, tant de bureaux mal ventilés et tant de cages d’escaliers cauchemardesques?

« Les architectes et designers font la sourde oreille justement parce qu’ils savent qu’ils ont été trop dociles face au rouleau compresseur de la réduction des coûts dans la construction privée et dans le domaine public. La profession architecturale a aussi fait preuve d’un zèle excessif en voulant imposer certaines idéologies esthétiques ou visions utopistes, souvent au détriment des personnes les plus vulnérables dans nos sociétés », écrivait Thomas Fisher, doyen de l’École d’architecture de l’Université du Minnesota, dans la revue Harvard Design en 2005.

Christopher Spencer, professeur émérite au Département de psychologie de l’Université de Sheffield, en Grande-Bretagne, croit que cette affirmation tient encore la route aujourd’hui. Il se passionne depuis plus de 30 ans pour la psychologie environnementale en cherchant à toujours mieux comprendre le rapport qu’entretiennent les humains avec l’environnement bâti. Et il est souvent frustré de constater le dialogue de sourds qui perdure entre la psychologie et l’architecture.

« Peu d’écoles d’architecture intègrent la psychologie environnementale à leur programme d’enseignement. Ça ne fait tout simplement pas partie de la tradition architecturale de s’inspirer des recherches en sciences humaines », dit-il, citant en exemple une anecdote récente. « J’étais invité à une conférence sur l’impact de l’architecture sur notre bien-être mental organisée par le centre Dana du Musée des sciences, et j’ai été choqué par la nonchalance de l’architecte qui partageait le panel avec moi. »

L’architecte en question travaillait pour la prestigieuse agence Richard Rogers Stirk et venait de terminer un très beau projet de centre de traitement pour le cancer. Lorsqu’une personne dans l’auditoire lui a demandé de quelles recherches sur le bien-être psychologique des patients il s’était servi pour concevoir le bâtiment, il a répondu : « J’ai visité quelques centres existants, et j’ai ensuite laissé l’inspiration venir. » Spencer poursuit : « Croyez-vous qu’il aurait été aussi désinvolte s’il s’était agi d’incorporer de nouveaux matériaux au bâtiment? Au contraire, il aurait probablement cherché à s’appuyer sur des recherches solides. Cet exemple illustre à quel point les recherches en psychologie environnementale sont peu consultées par les architectes. »

Établir un lien de cause à effet entre des caractéristiques architecturales et le bien-être émotionnel s’avère toutefois un exercice périlleux, concède-t-il. « Les bâtiments que nous habitons et fréquentons ont très certainement un impact sur notre santé mentale, mais le défi est d’isoler certains facteurs, parce que les individus évoluent dans des systèmes complexes et que certains facteurs nuisibles viennent par grappes. Par exemple, les logements déficients sont souvent synonymes de quartiers pauvres, de mauvaise qualité de l’air et de vulnérabilité aux actes criminels. »

Il n’existe donc pas de recette magique pour créer un lieu « heureux », mais les recherches en psychologie peuvent nous renseigner sur une foule de phénomènes qui vont souvent à l’encontre des idées reçues. À parcourir les portfolios d’agences, par exemple, on croirait que les bureaux ouverts, décloisonnés et bien rangés favorisent la concentration et le bien-être. Or, les recherches montrent que les gens sont plus heureux au bureau lorsqu’ils peuvent y apporter des objets pour personnaliser leur espace de travail!

Des recherches pourtant accessibles

Il y a quelques années, on aurait pu croire que ces recherches souffraient de leur inaccessibilité : des textes hermétiques, rédigés dans une langue d’initiés, enfouis dans des revues spécialisées, disponibles seulement dans les bibliothèques universitaires. « J’irais même jusqu’à dire que certains chercheurs craignaient de perdre leur prestige dans le monde de l’enseignement supérieur en allant cogner aux portes de l’industrie avec leurs résultats de recherche. Mais aujourd’hui, les chercheurs déploient beaucoup d’efforts pour rendre l’information accessible », précise Christopher Spencer.

Un exemple éloquent? Le site Web et la base de données en ligne InformeDesign, un projet collaboratif entre l’American Society of Interior Designers et l’Université du Minnesota. Constamment mis à jour, le site met des milliers de résumés de recherches gratuitement à la disposition des architectes, designers, paysagistes et urbanistes. On peut y effectuer une recherche par type d’établissement (résidentiel, commercial ou d’enseignement, par exemple), par thème ou par public d’usagers visé. La mission du projet est de favoriser une meilleure intégration de la recherche à la pratique.

C’est une préoccupation qui ne date quand même pas d’hier. L’Environmental Design Research Association (EDRA), fondée en 1968 aux États-Unis, veut faire avancer et disséminer le plus largement possible les connaissances en design de l’environnement, dans le but de multiplier les environnements qui conviennent mieux aux besoins humains. Il faut toutefois devenir membre de l’organisation pour recevoir les publications et participer aux conférences.

Au Royaume-Uni, le Council on Architecture and the Built Environment (CABE), organisme public récemment intégré au Design Council, a joué un rôle important dans la promotion de l’excellence en architecture, incluant une meilleure compréhension de la relation complexe entre la santé humaine et le cadre bâti (voir encadré). À San Diego, en Californie, les membres de l’American Institute of Architects (AIA) ont fondé en 2003 l’Academy of Neuroscience for Architecture, qui finance des recherches à la croisée des chemins entre l’architecture et la neuroscience, pour mieux analyser comment notre cerveau réagit à l’environnement physique.

Mesurer les émotions

Certains individus font également des efforts pour faire circuler l’information et sensibiliser leurs collègues architectes aux dernières découvertes de la psychologie et des sciences cognitives applicables à la pratique architecturale. C’est le cas de Maria Lorena Lehman, architecte américaine, diplômée de Harvard et ex-chercheuse au Media Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

« J’ai été fascinée lorsque je suis tombée sur des recherches démontrant que l’aménagement d’une chambre d’hôpital pouvait avoir un impact important sur la consommation de médicaments, le sommeil, l’humeur et même la propension à se doucher et à se coiffer. J’ai décidé de consacrer mon travail à mieux comprendre l’interaction entre l’individu et le bâtiment. L’un de mes premiers projets était tout simple, il portait sur la signalisation et démontrait que des consignes visuelles claires et judicieuses dans le métro peuvent encourager l’usage des escaliers et, donc, aider les gens à faire un choix qui contribue à leur santé globale. »

Aujourd’hui, Maria Lorena Lehman partage ses trouvailles sur son blogue Sensing Architecture (sensingarchitecture.com). Passionnée de technologie, c’est d’une voix enjouée qu’elle parle de la mise au point de microcapteurs comme le Q sensor, qui pourraient bientôt nous en apprendre beaucoup sur les émotions suscitées par différents environnements. « C’est essentiellement un bracelet muni de bio capteurs qui détectent en temps réel le stress ou l’anxiété de la personne qui le porte. Le potentiel est énorme. Si les architectes pouvaient observer très précisément comment les usagers se sentent lorsqu’ils se promènent dans un bâtiment, ils pourraient recueillir des données précises sur les éléments qui fonctionnent et ceux qui sont problématiques. Ils se demanderaient ensuite comment dessiner les choses autrement. Cela mènerait à un meilleur dialogue entre l’architecte et l’usager, et favoriserait une architecture plus adaptable », croit-elle.

La technologie n’a cependant pas réponse à tout. « Au contraire, précise Lehman, une des choses qui m’agace le plus en architecture de nos jours est l’abus d’équipements technologiques qui deviennent finalement une source de stress pour les usagers. Je pense aux multiples machines médicales, par exemple, dont le bruit et les voyants lumineux déshumanisent les chambres d’hôpital. »

La preuve du bonheur

Avec tant de connaissances qui circulent, comment expliquer que les architectes tardent encore à emboîter le pas? « Il faudrait observer ce qui se passe et mesurer le bien-être des usagers dans les projets qui se construisent, mais c’est la nature du travail de l’architecte de préparer le prochain projet avant de consacrer du temps à l’éducation orientée vers la pratique (practice-oriented education). Et beaucoup d’architectes s’amourachent rapidement d’un style qu’ils ont du mal à remettre en question face à la recherche », souligne Christopher Spencer.

Denise Piché, professeure à l’École d’architecture de l’Université Laval, constate elle aussi le besoin urgent d’amener la recherche sur le terrain. « Il y a encore beaucoup d’automatismes, surtout dans l’architecture institutionnelle. On s’enferme dans des modèles qui se répètent à l’infini, et l’absence de variété écologique ne nous permet pas de tester certaines hypothèses. » Elle donne l’exemple des résidences pour personnes âgées, dont les plans sont souvent déterminés davantage par l’organisation du travail et le souci d’efficacité que par les intérêts de la clientèle qu’ils desservent. « Ce sont des établissements qui ressemblent à d’autres établissements. Pourtant, des exemples scandinaves ont démontré que les personnes âgées étaient plus heureuses dans de plus petits centres qui ressemblent à des maisons. »

Elle croit toutefois à l’émergence de meilleures pratiques. « Il y a un mouvement à l’heure actuelle vers un design appuyé sur la recherche, ou evidence-based design process. Nous voulons travailler avec les grands consortiums de construction, notamment dans les méga-hôpitaux, pour intégrer la recherche sur l’interaction entre l’usager et son milieu. » Elle cite le projet Pebble, une initiative du Center for Health Design, un organisme californien qui permet à plusieurs hôpitaux dans le monde de partager leurs constats et découvertes afin de favoriser le mieux-être des usagers.

« Nous façonnons nos édifices, et par la suite ce sont nos édifices qui nous façonnent », a dit Winston Churchill. Raison de plus pour se doter d’édifices « heureux »!

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ENCADRÉ : Quand la philo se mêle d’architecture

En 2006, le philosophe britannique Alain De Botton signait un essai intitulé L’architecture du bonheur. Le jeune auteur, qui aime s’attaquer à des sujets très contemporains, s’était déjà penché sur La petite philosophie de l’amour (1994) et L’art du voyage (2002) avant de réfléchir aux constructions que l’on habite… et qui nous habitent.

Alain De Botton fait sienne l’affirmation de Stendhal selon laquelle « la beauté est la promesse du bonheur », et déplore que la notion de beauté soit devenue presque tabou en architecture, alors qu’elle est au cœur de notre rapport avec le monde qui nous entoure.

Nous renvoyant à l’architecture religieuse, il souligne le besoin de l’être humain de construire des bâtiments qui traduisent sa vision d’une vie juste et bonne. « Qualifier un bâtiment de “beau” relève de beaucoup plus qu’une affinité esthétique. Cela traduit une attirance pour le mode de vie particulier véhiculé par cette structure à travers la forme de son toit, ses poignées de porte, ses cadres de fenêtres, son escalier et son mobilier. Ressentir la beauté de quelque chose signifie que nous ayons trouvé une expression matérielle de ce qui nous semble bon dans la vie.

Parallèlement, nous serons offensés par un bâtiment non pas parce qu’il enfreint une préférence visuelle intime et mystérieuse, mais parce qu’il est en conflit avec notre conception de la vie – ce qui explique en partie pourquoi des disputes aussi sérieuses que vicieuses explosent souvent lorsqu’il s’agit de déterminer une architecture convenable », écrit-il.

 

Pour en finir avec le bonheur

En s’entraînant à être optimiste, on peut parvenir à un état profond de bonheur, nous disent les livres de croissance personnelle et les adeptes de la psychologie positive. Et si on se rendait malheureux à courir ainsi après le bonheur?

pour en finir avec le bonheur

Confidence: j’ai longtemps cru à l’adage selon lequel «le bonheur, c’est comme du sucre à la crème; quand on en veut, on s’en fait». Je me disais que, si je voulais être heureuse, je devais cultiver une attitude positive, arrêter de m’apitoyer sur mon sort, et prendre soin de moi en faisant du yoga et de la méditation.

Un brin perfectionniste, j’étais parvenue à me convaincre que si je suivais cette recette, j’accéderais à un état de plénitude durable. Et c’est vrai que m’astreindre à cette discipline m’a aidée. J’allais mieux. Les déprimespersistantes dont je souffrais au début de la vingtaine ont disparu, et mon estime de moi s’est bonifiée. Convaincue de détenir la formule gagnante, j’ai même sermonné des copines qui, me semblait-il, se plaignaient souvent d’être malheureuses sans faire d’effort pour améliorer leur sort. Mais, au bout de quelques années, ma recette géniale s’est retournée contre moi.

Ma liste d’insatisfactions s’est allongée tranquillement. Ma relation avec mon chum ne me semblait pas assez épanouissante, même si je demeurais très amoureuse de lui; mon boulot n’était pas assez stimulant, même si j’atteignais certains objectifs importants; mon humeur n’était pas assez égale, même si je m’évertuais à «penser positif»… Bref, je n’étais pas assez HEUREUSE à mon goût. J’étais déçue, comme une écolière qui n’a pas obtenu d’étoile dans son cahier. J’avais coché toutes les cases, j’avais colorié à l’intérieur des lignes: où était ma récompense? À trop chercher le bonheur, je ne remarquais plus que son absence.

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