La carotte et le bâton, c’est fini

Publié dans Jobboom, mars 2011

Entrevue avec Dan Pink

La recette de la motivation au boulot

Qu’est-ce qui vous allume et vous pousse à dépasser vos objectifs au boulot? L’auteur Dan Pink est convaincu que c’est autre chose que la promesse d’un gros chèque de paie ou la menace de représailles, soit le proverbial principe de la «carotte» et du «bâton», largement appliqué dans nos entreprises.

par Marie-Claude Élie Morin // photo : Nina Subin

Passionné par l’univers du travail, Dan Pink écrit sur ce sujet dans les magazines Wired, Fast Company et dans le New York Times, entre autres. Et son best-sellerA Whole New Mind (Riverhead Books, 2006), a exploré l’importance croissante de la créativité au travail.

En 2010, il lançait, Drive: The Surprising Truth About What Motivates Us, un essai sur la motivation et sur ce qui nous pousse à agir. Après avoir écumé des tonnes d’études en sciences sociales portant sur la motivation, il conclut que le monde des affaires persiste à utiliser des outils invalidés par la science, qui provoquent plutôt une baisse de la motivation et de la performance des travailleurs.

Conclusion : une révolution de la mentalité des gestionnaires s’impose.

Q › Pourquoi les récompenses et les punitions érodent-elles la motivation?
À l’origine de l’humanité, notre motivation était intrinsèque : il fallait se nourrir, se protéger, survivre. À mesure que nos besoins primaires ont été satisfaits, nous avons été motivés par des facteurs extrinsèques, soit la promesse d’une récompense matérielle ou la menace de représailles. Un peu comme un âne avance simplement pour attraper une carotte ou parce qu’il est menacé de recevoir un coup de bâton.

Au travail, ce mode de motivation a fait ses preuves. Il fonctionne bien auprès d’employés chargés de tâches simples ou répétitives, celles accomplies sur une chaîne de montage par exemple. Mais la science prouve qu’il ne fonctionne pas auprès des travailleurs qui ont un emploi créatif exigeant des habiletés à résoudre des problèmes, ce qui est le cas d’un nombre croissant d’Occidentaux. Récompenses et punitions créent plutôt l’effet inverse : à long terme, elles démotivent les troupes et entraînent une perte de productivité. Or, elles subsistent à grande échelle dans nos entreprises!

Q › Comment l’offre d’une récompense nuit-elle à la performance?
Des études ont démontré que la promesse d’une récompense agit comme une ornière qui empêche les individus de trouver des solutions originales à un problème. La récompense devient l’attrait principal pour lequel on fait quelque chose, au détriment du simple plaisir de le faire. Une action éventuellement récompensée se transforme en corvée, car les sujets se concentrent sur la récompense, qu’ils n’ont pas encore… Pire : à long terme, la «carotte» peut mener à un comportement déviant. L’appât du gain et la dépendance aux récompenses amènent certains individus à poser des gestes éthiquement répréhensibles, comme la concurrence déloyale ou la fraude.

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Q› La menace d’une punition est-elle aussi nuisible?
Tout à fait. Une étude s’est penchée sur le cas de la direction d’une garderie, qui avait décidé d’imposer une amende aux parents qui tardaient à venir chercher leur enfant en fin de journée. Les amendes cumulées s’additionnaient aux frais mensuels réguliers. Dans les 20 semaines qui ont suivi, les retards n’ont pas diminué : ils ont plutôt presque doublé! Avant l’introduction de l’amende, les parents s’efforçaient d’être à l’heure par respect pour les éducateurs. L’amende financière a transformé cette relation en transaction : les parents ont eu l’impression qu’ils pouvaient désormais acheter du temps excédentaire. La punition n’a rien réglé du problème initial.

Q › Alors, qu’est-ce qui peut nous motiver au travail?
La science démontre que trois facteurs suscitent et maintiennent la motivation. Le premier est l’autonomie, soit d’avoir un minimum de pouvoir sur quand, comment et avec qui nous travaillons. Le deuxième est la possibilité de constamment s’améliorer dans ce que l’on fait. Par exemple, lorsqu’on apprend à jouer d’un instrument de musique, le perfectionnement devient notre motivation. Enfin, le sens qu’on donne à ce qu’on fait au travail et dans la vie, c’est-à-dire l’impression de contribuer à une cause, à une idée ou à un projet plus grand que soi.

Q › Comment réconcilier nos entreprises assoiffées de profits avec l’idée d’une cause plus grande et plus durable que nous-mêmes?
Il faut s’inspirer des organisations que j’appelle «3.0», qui ont saisi l’importance de cette motivation supérieure. Leur mission dépasse largement l’atteinte de résultats financiers. Pensons au succès de projets Internet comme Wikipédia, qui fonctionne grâce à la générosité des milliers de collaborateurs qui rédigent gratuitement des entrées, car ils croient à la pertinence de cette encyclopédie collective. Idem pour les débuts de Google.

La motivation des fondateurs était d’organiser l’information planétaire de manière cohérente et de la rendre accessible au plus grand nombre. L’affaire a fait boule de neige.

Ou encore l’important détaillant de chaussures en ligne Zappos.com, qui a comme mission d’offrir le meilleur service et le meilleur environnement de travail possible. Les employés du centre de relations clients sont donc libres de gérer les appels comme bon leur semble : pas de texte à suivre, pas de vente sous pression, pas de durée maximale des communications. Cette culture d’entreprise est devenue leur principal atout face à la concurrence!

Q › Pourquoi les entreprises misent-elles encore sur les promesses d’augmentation de salaire et de primes en tous genres?
Beaucoup d’entreprises – particulièrement celles inscrites en Bourse fonctionnent encore avec la «carotte» parce qu’elles sont forcées, chaque trimestre, d’augmenter leurs profits ou de justifier des pertes aux actionnaires. Cette gestion à courte vue est néfaste pour la motivation des employés et, conséquemment, pour la santé de l’organisation à long terme. Par ailleurs, les entreprises commencent à réaliser qu’une rémunération élevée ne suffit pas à attirer les travailleurs hautement performants, alors elles tablent sur autre chose, comme un milieu de travail exceptionnel, beaucoup de liberté ou des projets créatifs.

Q › Que peuvent faire les travailleurs démotivés pour retrouver de l’entrain?
Ils peuvent d’abord déterminer quels sont les moments dans leur travail (s’il y en a!) où ils atteignent l’état de «flow», c’est-à-dire la sensation que ce qu’ils sont en train de faire coule de source pour eux. Ça peut être lors d’une réunion, pendant qu’ils rédigent un rapport ou lors d’une sortie sur le terrain. Bref, repérer les moments qui génèrent en eux un sentiment d’engagement et de réussite et tâcher de multiplier ces occasions. Ils peuvent aussi chercher à avoir plus d’autonomie quant au choix du «quand», du «comment» et du «avec qui» ils travaillent. Par exemple, beaucoup de travailleurs préféreraient travailler de la maison un jour par semaine plutôt que de recevoir une augmentation de salaire.

Q › Comment convaincre son patron d’appliquer de nouveaux modes de motivation?
Pourquoi ne pas lui suggérer d’organiser une «Journée FedEx»? Ce concept vient d’une firme australienne en informatique qui tient, quatre fois par an, une journée où les employés ont le droit de travailler sur ce qui leur plaît, pourvu qu’ils livrent un produit concret et fini en seulement 24 heures. L’entreprise a constaté que ces courtes explosions de créativité stimulent l’innovation et la performance davantage que n’importe quelle autre mesure. Beaucoup trop d’entreprises carburent encore aux commissions et aux primes de performance. La science prouve que nous faisons fausse route. Il faut colmater la brèche!

 

 

 

Dur, dur pour les immigrants de s’intégrer au boulot

Dossiers chauds

Entrevue avec Marie Mc Andrew

Les immigrants qui refont leur vie au Québec ne vivent pas un conte de fées : en 2009, leur taux de chômage était presque deux fois plus élevé que celui des travailleurs natifs d’ici. Et même si plus de la moitié sont titulaires d’un baccalauréat, leur intégration économique est plus cahoteuse ici qu’en Ontario, entre autres.

Magazine Jobboom, Novembre 2011

La barrière linguistique est notamment en cause : malgré des avancées dans la francisation au cours des décennies, 35 % des résidents permanents ne connaissent que l’anglais ou, pire, aucune des deux langues officielles. Pourtant, certains économistes et démographes estiment qu’il serait justifié d’accueillir toujours plus d’immigrants pour contrer les manques de main-d’œuvre et le vieillissement de la population active.

Pour Marie Mc Andrew, professeure à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’Éducation et les rapports ethniques, il n’y a pas de chiffre magique au-delà duquel le Québec ne pourrait plus accueillir d’immigrants. Mais avant d’en recevoir davantage, il faudrait s’assurer de mieux intégrer ceux qui sont déjà arrivés.

Q › Qu’est-ce qui bloque l’intégration professionnelle de nos immigrants?
R › Plusieurs facteurs sont en cause. D’abord, des immigrants francophones qui ont des lacunes en anglais s’installent massivement à Montréal, où le marché du travail est bilingue. Aussi, le Québec sélectionne maintenant davantage les immigrants en fonction de l’employabilité plutôt que des pénuries de main-d’œuvre. Et même dans les cas de pénuries, les besoins sont parfois surestimés, comme cela s’est produit en informatique, par exemple. Plusieurs immigrants spécialisés dans ce domaine tentent maintenant de se réorienter.

De plus, la fonction publique québécoise, qui est située surtout dans la région de Québec, de même que les PME, qui forment un bastion canadien-français, tardent à devenir plus inclusives. Et finalement, comme nous n’échappons pas au contexte post-11 septembre, il y a des préjugés à l’égard des immigrants, entre autres envers les Nord-Africains musulmans. Il faut dire qu’au cours des dix dernières années, conséquence de la sélection de francophones, le Québec a accueilli plus de musulmans que les autres provinces, soit majoritairement des Africains et des Maghrébins.

Q › Plusieurs immigrants ont du mal à faire reconnaître leurs diplômes par les ordres professionnels. Cela freine-t-il leur intégration?
R › Ça n’explique pas toutes leurs difficultés, car ce n’est qu’une faible proportion des 30 000 à 35 000 immigrants adultes qui arrivent chaque année qui ont une profession régie par un ordre professionnel – médecin ou ingénieur, par exemple. Mais la reconnaissance des diplômes reste une question importante. Si les plus qualifiés n’arrivent pas à trouver de travail, c’est révélateur des difficultés d’intégration vécues par les immigrants en général.

Q › Certains employeurs associent les musulmans aux demandes d’accommodements raisonnables. Sommes-nous racistes?
R › Sans que ce soit de la discrimination consciente, il y a une tendance naturelle à embaucher des gens qui nous ressemblent. Mais c’est difficile à quantifier, car un employeur qui rejette un candidat parce qu’il est musulman ne s’en vante pas et les gens instruits s’autocensurent pour avoir l’air politiquement corrects. C’est bien que le gouvernement tente de valoriser la diversité, mais on a une côte à remonter. Beaucoup de Québécois qui habitent loin des grands centres ne côtoient pas d’immigrants au quotidien et les images médiatiques peuvent les insécuriser. Ils ne distinguent pas l’ensemble des immigrants de certains groupes radicaux ou orthodoxes.

Q › Le gouvernement québécois prend-il de bonnes mesures?
R › C’est un chantier social complexe. Bien que le discours économique soit favorable à l’immigration, il y a aussi une crainte face à celle-ci lorsqu’on aborde les questions linguistiques et identitaires. Le gouvernement n’a annoncé aucune mesure depuis que la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables a déposé son rapport en 2008. Il n’y a aucun leadership pour contrer la peur de l’immigration vécue par la population. Quelqu’un doit mettre ses culottes sur cette question.

Q › Pourquoi les immigrants ont-ils plus de mal à trouver du travail au Québec qu’ailleurs au Canada?
R › En matière d’intégration, le Québec a 20 ou 30 ans de retard sur le reste du Canada. À partir des années 1950 et 1960, les communautés d’immigrants de Toronto, de Vancouver et de Calgary qui souffraient de chômage ont revendiqué des entreprises plus inclusives. Au Québec, cet enjeu n’existait pas alors, car les immigrants s’intégraient à la minorité anglophone. La réflexion du Québec s’est plutôt amorcée dans les années 1970 et 1980, avec la création de la loi 101, entre autres, qui a forcé les enfants d’immigrants à fréquenter l’école francophone. À la même époque, le Québec a aussi commencé à participer à la sélection de ses propres immigrants – autrefois choisis par le gouvernement fédéral –, dans le but de les intégrer à la majorité francophone.

Q › Nos travailleurs immigrants sont-ils heureux de leur situation professionnelle?
R › D’un côté, beaucoup d’immigrants scolarisés sont très mécontents du processus d’intégration. À l’opposé, des immigrants non sélectionnés – qui représentent environ 40 % des entrées annuelles et qui sont des réfugiés, par exemple – pourvoient des emplois bas de gamme et n’ont souvent que du bien à dire du Canada ou du Québec. À nos yeux, leurs conditions de vie sont difficiles, mais pour eux, elles sont meilleures que dans leur pays d’origine. Il demeure que les immigrants ont aussi leur part de responsabilité dans leur intégration. Plusieurs retournent aux études pour se perfectionner. J’ajouterais que les immigrants qualifiés ne devraient pas craindre de quitter Montréal pour trouver du travail. Les élus régionaux et les organismes communautaires ont d’ailleurs un rôle à jouer pour mieux les accueillir dans leur coin de pays.

Q › Est-ce vrai que l’intégration sociale des immigrants est meilleure ici qu’en Europe?
R › Oui, parce qu’il y a des immigrants dans toutes les sphères de notre société, pas seulement dans les emplois mal rémunérés. Sélectionner uniquement des immigrants peu éduqués pour les parquer dans des banlieues, c’est la recette parfaite de l’explosion. Il ne faut pas créer une société où l’origine détermine la classe sociale. Mais je m’inquiète quand même des répercussions à moyen terme sur les enfants de nos immigrants qualifiés qui ont des difficultés. Ça peut être déprimant pour eux de voir leurs parents traverser cette épreuve. Il faut s’assurer que cette génération ne subira pas les conséquences des erreurs commises auprès de la première génération d’immigrants.

Le réveil du Made In China?

Au printemps 2010, des nouvelles choquantes nous parvenaient de la Chine. À l’usine Foxconn de Shenzhen, où l’on produit entre autres des composantes pour l’iPhone et l’iPad, 10 travailleurs se sont enlevé la vie en l’espace de quelques mois, se jetant du haut d’un toit. Au même moment, les médias rapportaient la grève des employés de Honda, à Foshan. Assiste-t-on au début d’une révolte ouvrière dans «l’usine du monde»?

Magazine Jobboom

Basé à Hong Kong, Geoffrey Crothall est porte-parole du China Labour Bulletin, un organisme qui défend les droits des travailleurs chinois. Témoin privilégié de l’évolution du travail en Chine, il voit aujourd’hui poindre une lueur d’espoir pour les masses laborieuses.

Q › Qu’est-ce qui a pu pousser des travailleurs de l’usine de Shenzhen à s’enlever la vie?
R › Ces employés travaillent typiquement 12 heures par jour. La direction les pousse constamment à réaliser leurs tâches le plus vite possible, tout en décourageant les contacts sociaux entre eux : on veut qu’ils se con centrent uniquement sur leur ouvrage. Après leurs heures de travail, les employés se retirent dans des dortoirs, qu’ils partagent avec une douzaine d’étrangers, pour essayer de dormir quelques heures avant leur prochain quart. Ces conditions à elles seules ne suffisent pas à pousser quelqu’un au suicide, mais il est clair qu’elles ne sont pas favorables.

La situation est particulièrement difficile pour les jeunes travailleurs migrants. Venus de loin pour s’établir en ville, ils souffrent d’isolement, en plus de ressentir une pression immense pour gagner de l’argent. Comme les salaires de base ne suffisent pas pour vivre, ils doivent faire une quantité excessive d’heures supplémentaires simplement pour joindre les deux bouts. Mais cela reste insuffisant pour acheter un appartement en ville. (NDLR : Le salaire de base d’un ouvrier de production chez Foxconn était de 186 $CA par mois avant la vague de suicides. Il est maintenant de 310 $CA.)

Q › Pourquoi les travailleurs sont-ils en général si mal traités en Chine?
R › Ils sont mal traités parce que les gouvernements locaux ne font pas respecter les lois censées les protéger, et parce que les syndicats prennent systématiquement le parti du patronat chaque fois qu’il y a un conflit de travail. En résumé, les travailleurs sont laissés à eux-mêmes.

Q › Le recours à la grève est-il légal en Chine?
R › Les grèves ne sont pas illégales, mais il n’y a pas non plus de droit de grève protégé par une constitution. Légalement, c’est une zone grise. En général, tant que les travailleurs ne perturbent pas l’ordre public, les autorités les laissent tranquilles.

Q › Les suicides chez Foxconn et les grèves chez Honda sont-ils le signe d’un mouvement de contestation qui prend de l’ampleur? Assistons-nous à la fin ducheap labor en Chine?
R › C’est clair que la capacité des travailleurs à se faire entendre s’améliore. Ils sont mieux informés de leurs droits. Les plus jeunes sont tous au fait des derniers développements en téléphonie mobile et en technologie Web 2.0. Ils se servent de ces outils pour communiquer, s’organiser et faire passer leur message. Certains travailleurs élisent même démocratiquement des comités chargés d’entamer des négociations collectives avec la direction. Par le passé, ils étaient réticents à l’idée de représenter leurs collègues auprès du patronat, car ils craignaient des représailles. Mais ce n’est plus le cas pour plusieurs aujourd’hui, car ils savent que même s’ils perdaient leur emploi, ils en trouveraient un autre ailleurs très rapidement.

Q › Pourquoi les travailleurs chinois ont-ils attendu aussi longtemps avant de réclamer de meilleures conditions de travail? Quel a été l’élément déclencheur?
R › Les grèves sont monnaie courante depuis plusieurs années en Chine. Mais à présent, les travailleurs sont en colère de voir qu’ils obtiennent toujours une piètre rémunération même si l’économie de la Chine a connu un rebond un an après la crise économique. Nous voyons donc exploser beaucoup de frustrations et d’insatisfactions jusqu’alors contenues, face à des salaires maintenus très bas depuis très longtemps.

Q › Quelle a été la réponse des syndicats et des gouvernements?
R › Les syndicats officiels n’ont rien fait jusqu’à maintenant pour aider les travailleurs. Quelques leaders syndicaux progressistes dans la province du Guangdong ont toutefois promis d’instaurer des réformes démocratiques dans certaines organisations. Par exemple, la direction des syndicats pourrait être élue démocratiquement et sujette à une évaluation annuelle par les travailleurs. Un taux d’appui inférieur à 50 % signifierait alors le remplacement des leaders syndicaux.

Les gouvernements locaux, pour leur part, ont augmenté le salaire minimum et adopté une approche plus permissive par rapport aux mouvements de grève. Ils ont aussi fait quelques concessions pour assouplir le permis de résidence pour les travailleurs migrants, afin qu’ils puissent bénéficier des services sociaux – éducation et soins de santé, entre autres. (Les ruraux détenteurs de permis de résidence n’ont en principe pas droit aux services sociaux offerts dans les villes.)

Q › La Chine ne risque-t-elle pas de devenir moins compétitive si les salaires augmentent?
R › Les salaires ne constituent qu’un très petit pourcentage des coûts de production et je crois que la plupart des entreprises pourraient sans problème absorber des hausses de salaire.

Q › À long terme, comment les travailleurs chinois peuvent-ils obtenir de meilleures conditions de travail?
R › Il faut introduire un mécanisme qui permettrait une négociation collective entre la main-d’œuvre et la direction, afin que les conflits puissent se régler par le dialogue pacifique avant qu’ils ne dégénèrent en grèves. Il y a des signes encourageants – comme la volonté de représenter leurs collègues dans les négociations avec le patronat – qui démontrent que les travailleurs chinois sont plus déterminés que jamais à exiger l’amélioration de leur qualité de vie, de leurs conditions de travail et, globalement, de leurs perspectives d’avenir.

Les jeunes travailleurs se voient comme des citadins et veulent faire leur vie en ville au lieu de retourner à la ferme familiale, où les conditions de vie sont encore pires. Un grand nombre de fermes ont d’ailleurs été vendues ou saisies par des promoteurs immobiliers. Plusieurs migrants venus des campagnes n’ont donc pas le choix de bâtir leur avenir en ville.

Le cheap, ça coûte cher!

Le vrai coût des aubaines

La journaliste américaine Ellen Ruppel Shell n’est pas radine, mais elle a toujours eu un petit faible pour les rabais, les soldes et les escomptes en tout genre. Résultat : elle a accumulé une «pile de la honte» au fond de son placard, où s’entassent chaussures inconfortables made in China et pulls inélégants en faux cachemire.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 10
novembre-décembre 2009

Après avoir écrit un essai remarqué sur l’obésité, la collaboratrice au prestigieux magazine The Atlantic s’est mis en tête de découvrir pourquoi certains biens de consommation se vendent à des prix si dérisoires qu’on les achète même si on n’en a pas besoin.

Une enquête passionnante qui l’a menée de l’épicerie du coin au siège social d’IKEA en Suède, en passant par les usines de la Chine. Cheap: The High Cost of Discount Culture nous fait découvrir le coût des fameux «bas prix de tous les jours».

Q › Dans votre ouvrage, vous affirmez que les bas prix dans les magasins agissent comme une diversion pour la population. Pourquoi?
R ›
Aux États-Unis, les bas prix des biens de consommation cachent le coût grandissant de tout le reste : le logement, les taxes, les soins de santé, l’éducation de nos enfants. En 1970, la moitié de nos revenus allait vers ces frais fixes. Aujourd’hui, ce sont les trois quarts, et cela n’inclut même pas la nourriture. En même temps, nous dépensons une plus petite portion de notre argent sur des biens de consommation à très bas prix, mais c’est un cercle vicieux. Tous ceux qui conçoivent, produisent, distribuent et vendent ces biens de consommation ont vu leurs revenus décroître ou stagner à cause des prix à la baisse.

Cela dit, on ne réfléchit pas à ces conséquences quand on craque pour des décorations de fenêtres en plastique à 2,99 $. Nous achetons ces babioles inutiles parce qu’elles sont joliment emballées pour nous attirer.

Q › Comment l’obsession des bas prix s’est-elle imposée?
R ›
Dans les années 1910 et 1920, lorsque la production de masse est devenue plus importante, les bas prix suscitaient beaucoup d’inquiétudes aux États-Unis. On craignait la déqualification de la main-d’œuvre, la déroute des petites entreprises et les pertes d’emplois. Il y a donc eu plusieurs mesures pour protéger les travailleurs et les petits commerçants, notamment la loi sur le commerce équitable. [Vers 1930, la Fair Trade Law permettait aux manufacturiers de fixer un prix minimum pour leurs produits vendus au détail, afin d’empêcher les grandes chaînes de couper les prix.]

Mais lors de la Deuxième Guerre mondiale, certains produits sont devenus très rares à cause de l’effort de guerre. Le consommateur s’est ainsi mis à s’inquiéter de payer trop cher pour certaines choses à cause de leur rareté. Dans la foulée, on a oublié les inquiétudes du passé.

Avec le boum économique de l’après-guerre et le retour des soldats au bercail, il y a eu une très forte demande pour toutes sortes de biens et services à prix abordables. On voulait s’acheter une maison, des meubles, se doter d’une éducation, etc. La production s’est intensifiée pour répondre à cette demande. On mettait désormais l’accent sur l’accessibilité des biens de consommation.

Q › Justement, les bas prix ne sont-ils pas utiles pour les gens moins fortunés?
R ›
Il n’y a rien de mal en soi à vouloir rendre les choses accessibles au plus grand nombre — c’était justement la philosophie de John Wanamaker, fondateur des premiers grands magasins aux États-Unis (vers la fin des années 1870). Mais de son côté, Franklin Winfield Woolworth, l’autre figure importante dans l’histoire des bas prix, cherchait avant tout à maximiser ses profits et à s’enrichir. Pour ce faire, il sous-payait et exploitait ses employés (en majorité des jeunes femmes) en plus de déqualifier leur travail. Il disait à ses gérants : «Nous devons avoir une main-d’œuvre bon marché pour vendre des produits bon marché. Si une vendeuse devient assez qualifiée pour exiger un meilleur salaire, congédiez-la.»

Malheureusement, c’est le modèle de Woolworth qui a prévalu. Les détaillants se sont mis à parcourir le globe à la recherche de produits à très, très bas prix. La qualité devenait secondaire, puisque si le prix était assez bas, la marchandise se vendait.

Q › Vous faites valoir que le cerveau humain réagit très fortement au prix des marchandises.
R ›
L’évaluation du prix fait appel à la même région de notre cerveau que celle qui est sollicitée par les jeux de compétition. On veut remporter la partie, gagner. Acheter quelque chose en solde ou croire qu’on a payé moins cher pour un produit nous donne l’impression d’avoir déjoué «le système», mais dans les faits, le système est très étudié et c’est nous qui sommes déjoués. Personne — peu importe le revenu ou le niveau de scolarisation — ne résiste à ce qu’il perçoit comme «une bonne affaire».

Q › Plusieurs d’entre nous apprécient le cycle de vie très court de certains objets, afin de pouvoir changer de meubles fréquemment, par exemple. Le magasinage n’est-il pas devenu un hobby?
R ›
J’ai consacré un chapitre de mon livre au phénomène IKEA — et cela m’a valu des attaques très dures de la part de plusieurs personnes qui aiment magasiner chez IKEA. Si vous croyez que ça vaut vraiment la peine de dépenser 59 $ pour une table faite de carton pressé, tant mieux pour vous! Mais vous devez être conscient de ce que vous achetez : un meuble en carton, fabriqué en Indonésie, que vous ne pourrez pas réparer s’il s’endommage et que vous jetterez ensuite pour en racheter un autre! Ce qui revient parfois plus cher au bout du compte.

Q › Comment notre obsession pour les bas prix a-t-elle affecté la qualité de nos aliments?
R ›
Dans mon livre, je cite l’exemple des chaînes de restaurants de fruits de mer comme Red Lobster, qui servent parfois jusqu’à 200 crevettes par client dans des formules à volonté pour 15,99 $. C’est une aberration! Comment l’entreprise qui vend à si bas prix réalise-t-elle quand même un profit compte tenu des coûts de production, de transport, etc.? J’ai été profondément dégoûtée d’apprendre comment on faisait l’élevage des cre­vettes à grande échelle en Thaïlande — dans des bassins surchargés, pleins d’ex­créments, qui causent des problèmes écologiques et des épidémies, lesquelles encou­ragent à leur tour une administration massive d’antibiotiques à l’élevage —, à tel point que je n’en con­somme plus du tout.

Q › D’un côté, nous ne voulons pas encourager les ateliers de misère et les pratiques écologiques irresponsables, mais de l’autre, nous sommes incapables de résister au t-shirt à 5 $. Pourquoi?
R ›
On ne veut pas trop penser à ces conditions de production parce que ça nous rend mal à l’aise. Certains se consolent avec des théories de développement économique qui supposent que ces pays où l’on emploie de la main-d’œuvre bon marché sont dans une phase transitoire de développement. Mais en Chine, par exemple, où il n’y a qu’un parti politique (communiste), où il n’y a aucun mouvement ouvrier indépendant, la situation est radicalement différente de ce qui prévalait aux États-Unis à l’ère post-industrielle. Il n’y a aucun mécanisme social grâce auquel les travailleurs pourraient s’organiser et exiger de meilleures conditions.

Cela dit, nous pouvons insister pour que nos marchandises soient produites en respectant les droits de l’homme et des normes écologiques de base. Mais ce n’est pas en demandant à nos fournisseurs de baisser sans arrêt leurs prix que nous favoriserons de tels progrès. Toute bonne volonté de la part du fournisseur est enterrée quand il est menacé de perdre un contrat s’il ne baisse pas ses prix.

Q › En quoi le recours à la main-d’œuvre étrangère à rabais affecte-t-il nos conditions de travail en Amérique du Nord?
R ›
Cela exerce une pression énorme sur les emplois et les salaires chez nous. On se retrouve avec un plus grand nombre de personnes en concurrence pour un nombre de plus en plus restreint d’emplois, et le pouvoir de négocier de bons salaires diminue en conséquence.

Q › Comment pouvons-nous renverser notre conditionnement à valoriser les bas prix et les rabais?
R ›
Il ne faut pas hésiter à poser des questions aux commerçants et à exiger plus de qualité. Et les personnes qui n’ont ni le temps ni l’envie de s’informer sur la provenance de leurs achats devraient exiger de leurs élus une réglementation plus sévère qui éliminerait certains aspects négatifs de la culture des bas prix [comme le recours aux ateliers de misère et les pratiques agricoles irresponsables].

Q › Comment vos propres habitudes de consommation ont-elles changé depuis que vous avez écrit ce livre?
R ›
J’apprécie beaucoup plus le magasinage aujourd’hui puisque je n’achète plus de choses inutiles ou de moindre qualité simplement parce qu’elles ne sont pas chères. Il m’arrive encore de succomber à la tentation des marchandises soldées, mais j’évalue mieux la qualité de ce que j’achète.

Cheap: The High Cost of Discount Culture, Penguin Press, 2009, 320 p.

Alain de Botton – Joies et misères du travail

Le travail, c’est de l’ouvrage

Alain de Botton n’est pas un philosophe comme les autres. Plutôt que d’analyser l’œuvre de Platon ou Socrate pour le public averti des tours d’ivoire, il a choisi d’explorer les grands thèmes de la vie moderne et de partager ses découvertes avec monsieur et madame Tout-le-monde.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 8
septembre 2009

Après s’être penché sur les concepts de l’amour, du bonheur, du statut social et du voyage, il s’attaque maintenant à l’activité qui occupe la majeure partie de nos vies, le travail, dans son nouvel essai The Pleasures and Sorrows of Work, dont la traduction française est à paraître.

Premier constat d’Alain de Botton : le travail est curieusement absent de la littérature, hormis dans les livres d’affaires et les guides pratiques. «Si on devait imaginer ce qu’est la vie à partir du contenu de la plupart des romans, on croirait que l’existence d’un être humain se résume à rester chez lui, tomber amoureux, se brouiller avec sa famille, boire et manger. Les personnages de romans vont ra­rement travailler, à moins que l’intrigue ne repose sur le monde professionnel. Pourtant, le travail fait partie intégrante de la vie», fait-il remarquer.

Alain de Botton a donc entrepris de décrire cette facette de la réalité qui, si elle manque parfois de glamour, n’en suscite pas moins son lot de questions existentielles. De la pêche au thon dans l’océan Indien à la fabrication industrielle de biscuits en Belgique, en passant par l’aviation à Paris et la comptabilité en Grande- Bretagne, l’auteur s’efforce de montrer des lieux de travail qu’on ne voit pas dans les séries télévisées remplies d’avocats, de policiers et de médecins. Ce faisant, il ne perd jamais de vue son thème central : la place du travail dans nos vies, avec ses joies… et ses peines.

Photo : Vincent Starr

Q › Vous faites un lien entre l’origine des choses de la vie courante (par exemple, le steak de thon qu’on trouve sur les tablettes du supermarché) et le travail. Qu’avez-vous voulu démontrer?
R ›
Les objets de tous les jours viennent du travail de quelqu’un, quelque part. Avec l’exemple du steak de thon, je suis parti du point de vue du consommateur, qui ne sait habituellement rien de l’origine de ce qu’il achète. Ça mène à un sentiment d’aliénation – l’impression de ne pas comprendre le monde qui nous entoure, de ne pas savoir d’où proviennent les choses dont on se sert au quotidien.

Je voulais aussi montrer qu’on comprend très peu la nature exacte du travail des autres. Les gens ont aujourd’hui des emplois tellement spécialisés qu’il est difficile, de l’extérieur, de s’imaginer clairement ce qu’ils font. On demande rapidement : «Que fais-tu dans la vie?» lorsqu’on fait connaissance avec une nouvelle personne, mais on a rarement la patience d’écouter la réponse détaillée.

Le travail est donc à la fois très important dans nos vies mais en même temps curieu­sement négligé.

Q › Les gens à qui vous avez parlé s’exprimaient-ils de manière spontanée et naturelle à propos de leur travail? La liberté d’expression existe-t-elle dans l’entreprise?
R ›
Il y a un manque de liberté d’expression là où les gens ont peur d’un pouvoir quelconque qui pourrait être exercé sur eux. Comme les entreprises sont des lieux de pouvoir, s’exprimer peut avoir des conséquences et cela peut inhiber les gens. En ce sens, il n’y a pas de liberté d’expression dans l’entreprise.

J’ai eu droit notamment à une entrevue très pénible avec un président d’entreprise qui récitait des phrases creuses. C’est une forme étonnante de paresse de la part de quelqu’un qui travaille par ailleurs très fort, mais qui ne voulait pas se donner la peine de réfléchir pour parler de son travail de manière authentique.

Cela dit, je suis impressionné par la capacité des gens à fonctionner sur plusieurs degrés à la fois. Vous pouvez tomber sur quelqu’un qui récite platement un «message» au sujet de son boulot, mais qui, à un second degré, peut avoir une vie intérieure très riche et penser des choses complètement différentes. J’imagine que c’est ainsi que ça se passait à l’époque communiste, en Allemagne de l’Est, par exemple.

Q › Il y a dans votre ouvrage des images récurrentes de lieux de travail aliénants, sans âme. Le travail est-il une prison pour l’humanité?
R ›
Ce serait une généralisation grossière. La majorité des gens ne perçoivent pas leur travail de cette manière. Je crois en fait que si les gens sont angoissés par leur travail, c’est précisément parce qu’ils savent que celui-ci n’est pas un concentré d’horreur et qu’il a le potentiel d’être formidable. C’est ce potentiel qui peut être déchirant. Si vous avez l’impression que votre travail est une prison mais que vous croyez qu’il devrait être une source de plaisir, vous allez être torturé par cette contradiction et donc très malheureux.

Beaucoup de gens dans le monde occidental moderne se demandent : «Où me suis-je trompé? Je travaille fort, je suis instruit, on m’avait dit que ce serait amusant. Pourquoi mon travail ne me donne-t-il pas la satisfaction espérée?» On peut dresser un parallèle avec nos relations amoureuses. Combien de personnes demeurent dans des relations insatisfaisantes plutôt que d’être seules? Ces gens sont fréquemment torturés par leur situation. Au travail comme en amour, ce sont nos très grandes attentes qui nous font souffrir.

Q › Devrions-nous cesser de croire que le travail peut donner un sens à notre vie?
R ›
La société moderne nous fait miroiter l’idée que nous pouvons être parfaitement comblés par une relation amoureuse ou un emploi. Ce n’est pas une illusion, mais c’est une exagération qui mène à la déception. Je ne pense pas qu’il faille revoir nos attentes à la baisse, mais peut-être devrions-nous être un peu plus réalistes. C’est beaucoup demander à la vie que de vouloir être heureux en permanence en amour et au travail.

Q › Qu’est-ce qui favorise la satisfaction au travail et qu’est-ce qui l’empêche?
R ›
J’entends souvent des gens dire : «Mon travail est convenable et il me rapporte de l’argent mais je me demande quel en est le sens.» Je crois que ça exprime le désir très fort d’avoir un travail qui contribue à améliorer la vie des autres. On nous enseigne fréquemment à se considérer comme des individus uniquement motivés par l’argent, mais nous sommes aussi fortement motivés par le désir de contribuer au bien commun.

On peut évidemment satisfaire ce désir en ayant un travail qui réduit la souffrance dans le monde – comme médecin – ou bien en ayant un travail qui rend les autres plus heureux – fabriquer des gâteaux ou tenir une auberge, par exemple. Mais de nos jours, la plupart des Occidentaux travaillent dans des entreprises qui emploient plus de 100 personnes, ce qui est énorme. Les gens ont des emplois et des tâches très spécia­lisés et complexes. Il peut donc y avoir une distance importante entre vous et la personne que vous aidez par votre labeur. C’est ce qui explique à mon avis pourquoi beaucoup de personnes sont engourdies et manquent de vitalité par rapport à leur travail.

Q › Comment notre travail nous définit-il?
R ›
Nous sommes définis comme individus par nos goûts et nos aspirations. Si on est chanceux, ces goûts et ces aspirations vont être reflétés dans le travail. C’est à cela qu’on rêve, en fait : ne faire qu’un avec son travail, être son travail. Mais ce n’est pas toujours possible. Et, malheureusement, on se définit les uns les autres par ce que l’on fait davantage que par ce que l’on pourrait ou voudrait faire si on avait l’occasion de le découvrir. On tient pour acquis que le chauffeur de taxi est simplement un chauffeur de taxi, sans imaginer qu’il a peut-être d’autres rêves.

Q › Consacre-t-on assez de temps et d’efforts à choisir un métier, un emploi?
R ›
Choisir son occupation est l’une des tâches les plus importantes qui soient et nous devrions la prendre beaucoup plus au sérieux. Avant de faire un choix, nous devrions nous analyser nous-mêmes, et obtenir de l’aide pour faire cette analyse. Dans un monde idéal, le métier de conseiller d’orientation serait extrêmement prestigieux.

Or, dans les grandes villes, il y a plus de salons de manucure que de bureaux de conseillers en carrière. Beaucoup de jeunes adultes vivent la fin de leurs études universitaires un peu comme une collision, en disant : «Oh mon Dieu, qu’est-ce que je vais faire de ma vie maintenant?» Je crois que cette question devrait se poser AVANT les études. Dans un système universitaire parfait, les jeunes devraient pouvoir rencontrer quelqu’un chaque semaine pendant leurs études, afin de réfléchir à la manière dont ils vont occuper leur vie par la suite. Ce questionnement devrait être la démarche centrale d’une jeune vie adulte.

Q › Avons-nous tous une vocation?
R ›
L’idée selon laquelle nous avons tous une vocation et qu’il suffit de la découvrir est très largement répandue et c’est une idée très nuisible. Ça suppose qu’on soit destiné à accomplir une seule chose bien délimitée. La réalité est moins tranchée : nous avons plutôt un ensemble d’aptitudes.

La vocation suppose aussi que les signes qui nous mèneront au métier idéal seront très forts et sans équivoque. Dans les faits, choisir ce que nous voulons faire est le fruit d’une recherche hésitante, qui demande d’être attentif aux envies et aux pulsions parfois très subtiles que l’on peut éprouver. Cela nécessite beaucoup de travail. Or, la notion de vocation nous rend étrangement sourds à nous-mêmes.

Q › Qu’est-ce que l’écriture de ce livre vous a appris sur votre propre travail?
R ›
Ça m’a fait voir que l’écriture est un travail comme un autre, qui comporte les mêmes joies et les mêmes peines que plusieurs autres formes de travail. C’est une activité qui répond à un besoin des consommateurs. Dans ce cas-ci, le besoin relève du monde des idées : les lecteurs cherchent à confirmer leur expérience, à se consoler, à s’édifier.

Q › Une chose qui vous a surpris dans vos recherches?
R ›
Lorsque j’ai écrit le chapitre sur le cabinet de comptabilité, je ne m’attendais pas du tout à constater que les comptables s’amusaient comme des petits fous! Je croyais qu’ils seraient ennuyeux, mais ils sont en fait beaucoup plus enjoués que la majorité des auteurs que je connais! Ils gagnent beaucoup plus d’argent, ils sont beaucoup plus confiants dans leur standing, ils savent ce qu’ils font. Je me suis même senti envieux face à eux. Je me suis surpris à regretter de ne pas avoir été meilleur en mathématiques au lieu d’être attiré par la littérature par égocentrisme et narcissisme!

Margaret Atwood et l’endettement

Quand Payback (Comptes et légendes), le nouvel essai de Margaret Atwood, est paru à l’automne 2008, les astres semblaient parfaitement alignés. En pleine crise du crédit, la grande dame de la littérature canadienne publiait un ouvrage sur… l’endettement.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 6
juin-juillet 2009

Romancière, poétesse, essayiste, plusieurs fois lauréate de prix littéraires internationaux prestigieux, l’auteure de La servante écarlate avait habitué ses lecteurs à des thèmes comme la condition féminine, les rapports amoureux et la famille. Son nouvel essai, dont la traduction française vient de paraître, expose comment le concept de dette est une idée récurrente dans la religion, la littérature et l’histoire des civilisations. Et pourquoi nous serons toujours endettés. Margaret Atwood y dissèque allègrement nos dettes (considérables!) financières, morales et même écologiques. Entretien.

Q › À quel point le concept de dette influence-t-il les rapports humains?
R ›
Presque toutes les interactions humaines fonctionnent selon le principe de justice et incorporent la notion de dette. Si quelqu’un vous offre un cadeau ou vous rend un service, par exemple, vous intégrez automatiquement l’idée que vous devrez un jour lui rendre la pareille.

Il se pourrait que ce concept soit inné ou génétiquement programmé. C’est pourquoi on se sent lésé et on peut chercher à se venger lorsqu’on ne reçoit pas de contrepartie juste à ce que l’on a donné. Les enfants savent dire «C’est pas juste!» à un très jeune âge.

Le principe de justice est une partie intrinsèque du tissu social, de ce qui nous attache les uns aux autres. Pour que ça fonctionne, il faut beaucoup de confiance : croire qu’on vous rendra équitablement chaque faveur ou chaque dollar prêté. D’ailleurs, la crise actuelle est une crise de confiance : l’équilibre a été rompu et ceux qui ont prêté ne savent pas s’ils seront remboursés.

Q › Avons-nous banalisé l’endettement?
R ›
Le fait que nos créanciers soient aujourd’hui des organisations anonymes rend peut-être l’endettement plus abstrait. Si on devait de l’argent à monsieur Smith qui tient commerce à côté de chez nous comme autrefois, nous serions plus susceptibles de rembourser rapidement.

Dans certaines cultures anciennes, les créanciers pouvaient transformer leurs débiteurs en esclaves ou les ostraciser. De nos jours, il y a peut-être moins de conséquences directes et personnelles à l’endettement, mais il y a des conséquences collectives très importantes quand ça devient généralisé. C’est ce qu’on voit aujourd’hui : les banques sont en difficulté, car les gens n’arrivent plus à faire leurs paiements.

À court terme, la crise du crédit va peut-être changer les comportements et rendre les gens plus prudents face à l’endettement, comme la crise des années 1930 a marqué la génération de mes parents. Mais rien ne garantit que nous ne répéterons pas les mêmes erreurs.

Q › Est-ce parce que nous avons répété les erreurs du passé que nous sommes si endettés aujourd’hui?
R ›
Je crois que l’avènement des cartes de crédit dans les années 1950 a ouvert une boîte de Pandore. Jusqu’à récemment, les gens remplissaient leurs cartes de crédit jusqu’à la limite et n’y pensaient pas trop. Je me suis promenée sur les campus universitaires au Canada pour donner les conférences qui ont servi de matériel à ce livre. Beaucoup d’étudiants m’ont alors confié qu’ils se faisaient régulièrement solliciter par des pushers de prêts étudiants, qui leur proposaient d’emprunter 1 000 $ ou 2 000 $ supplémentaires même s’ils étaient déjà endettés, simplement pour toucher une commission.

De la même façon, j’ai entendu des histoires d’horreur quand je suis allée aux États-Unis pour faire la promotion du livre. Une femme m’a raconté comment elle avait reçu chaque semaine, pendant cinq ans, des appels de la part de représentants de banques payés à la commission qui lui proposaient une deuxième hypothèque pour sa maison. Elle aurait pu succomber à la tentation d’obtenir plus de liquidités à court terme en repoussant le remboursement de son hypothèque, mais elle a résisté, car elle se serait retrouvée avec une dette plus élevée.

Or, plusieurs personnes ont accepté ces hypothèques risquées, et on s’est retrouvé avec Fannie Mae et Freddie Mac (les organismes fédéraux américains qui garantissent les hypothèques, déclarés insolvables à l’automne 2008) et toutes ces banques qui ont piqué du nez.

Q › Croyez-vous que la pensée à court terme et le désir de gratification immédiate sont à blâmer pour la crise actuelle?
R ›
Bien sûr, mais l’être humain est programmé pour penser à court terme. Si nos ancêtres chasseurs-cueilleurs avaient fait des réserves comme des écureuils, ils n’auraient pas survécu. Si vous avez faim, que vous cueillez une pomme, et qu’ensuite vous gardez cette pomme pendant 50 ans sans y toucher, vous allez mourir. Ainsi, nous dépensons aujourd’hui sans trop penser à demain.

Nous sommes capables de réfléchir aux conséquences de nos actes sur l’avenir de nos enfants, mais ça devient moins clair lorsqu’on imagine la vie de nos petits-enfants. Ensuite, c’est l’inconnu : on ne sera plus de ce monde, on ne sait pas qui sera encore là. On mesure donc mal l’impact à long terme de nos dettes, qu’elles soient financières ou morales ou même la dette que nous contractons en exploitant à outrance les ressources de la Terre.

Q › Dans votre ouvrage, vous comparez l’endettement au péché…
R ›
Une de mes amies a dit «Debt is the new fat». Après l’obésité (et avant elle la cigarette), l’endettement est devenu le nouveau péché moderne. Mais cette notion existe depuis très longtemps. Les lois qui l’encadrent remontent au Code d’Hammurabi (roi de Babylone mort vers 1750 avant Jésus-Christ), qui permettait de vendre femme et enfants comme esclaves pour rembourser une dette – ça se produit encore aujourd’hui en Inde. Le Deutéronome, le dernier livre de la Bible hébraïque, décrétait que les créanciers devaient effacer les dettes tous les sept ans – aujourd’hui, on parle d’effacer la dette des pays pauvres. Le caractère très ancien de l’endettement explique peut-être pourquoi les grandes religions lui ont emprunté son vocabulaire : «payer» pour ses péchés après la mort ou dans une vie future, par exemple.

Q › Y a-t-il de «bonnes» et de «mauvaises» dettes?
R ›
Si vous empruntez de l’argent pour le faire fructifier et que ça vous rapporte des profits, tant mieux. Ou encore si vous vous endettez pour obtenir un diplôme qui vous fera monter dans l’échelle sociale et gagner suffisamment d’argent pour rembourser vos créanciers, on peut considérer cela comme une «bonne» dette. Une «mauvaise» dette est celle que vous ne pouvez pas rembourser et qui nuit à d’autres personnes qui ne pourront pas, à leur tour, rembourser leurs emprunts.

Q › Il y a plusieurs types de dettes. Il y a les dettes financières, mais aussi les dettes écologiques. Ainsi, nous consommons les ressources plus vite que la nature peut les renouveler. Croyez-vous que nous pourrons rembourser cette dette?
R ›
Nous n’aurons pas le choix de changer nos comportements. Si vous ne faites pas attention à la terre d’où provient votre nourriture, un beau jour vous allez vous retrouver sans rien à manger. Soit nous décidons de nous en occuper, soit la nature s’en chargera et les solutions qu’elle impose sont souvent radicales. Nous devons absolument trouver de nouvelles façons de calculer le coût réel de notre consommation de ressources pour ne pas transmettre une dette écologique aux générations suivantes. Nous avons pris l’habitude de gaspiller mais ce n’est qu’une habitude, justement.

Q › Aviez-vous pressenti la crise financière avant de vous lancer dans la rédaction de Comptes et légendes?
R ›
J’avais choisi le sujet de l’endettement trois ans avant la crise financière alors que le marché boursier et l’immobilier se portaient à merveille. Mais je voyais les États-Unis emprunter des sommes colossales pour financer la guerre en Irak et, au quotidien, je tombais souvent sur des pubs du genre «Libérez-vous de vos dettes!» dans le métro et ailleurs. Avec le recul, on pourrait dire que c’étaient des indices de la crise qui s’en venait.

Je ne voulais pas écrire un bouquin sur l’économie, mais bien sur le comportement humain face à l’endettement, c’est-à-dire la recherche d’équilibre et de justice entre ce que l’on doit aux autres et ce que les autres nous doivent. Quand le livre est enfin sorti, le sujet était éminemment d’actualité.

Payback: Debt and the Shadow Side of Wealth, House of Anansi Press, Toronto, 2008, 280 p.
Traduction française : Comptes et légendes. La dette et la face cachée de la richesse, Éditions du Boréal, Montréal, 2009, 208 p.