Margaret Atwood et l’endettement

Quand Payback (Comptes et légendes), le nouvel essai de Margaret Atwood, est paru à l’automne 2008, les astres semblaient parfaitement alignés. En pleine crise du crédit, la grande dame de la littérature canadienne publiait un ouvrage sur… l’endettement.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 6
juin-juillet 2009

Romancière, poétesse, essayiste, plusieurs fois lauréate de prix littéraires internationaux prestigieux, l’auteure de La servante écarlate avait habitué ses lecteurs à des thèmes comme la condition féminine, les rapports amoureux et la famille. Son nouvel essai, dont la traduction française vient de paraître, expose comment le concept de dette est une idée récurrente dans la religion, la littérature et l’histoire des civilisations. Et pourquoi nous serons toujours endettés. Margaret Atwood y dissèque allègrement nos dettes (considérables!) financières, morales et même écologiques. Entretien.

Q › À quel point le concept de dette influence-t-il les rapports humains?
R ›
Presque toutes les interactions humaines fonctionnent selon le principe de justice et incorporent la notion de dette. Si quelqu’un vous offre un cadeau ou vous rend un service, par exemple, vous intégrez automatiquement l’idée que vous devrez un jour lui rendre la pareille.

Il se pourrait que ce concept soit inné ou génétiquement programmé. C’est pourquoi on se sent lésé et on peut chercher à se venger lorsqu’on ne reçoit pas de contrepartie juste à ce que l’on a donné. Les enfants savent dire «C’est pas juste!» à un très jeune âge.

Le principe de justice est une partie intrinsèque du tissu social, de ce qui nous attache les uns aux autres. Pour que ça fonctionne, il faut beaucoup de confiance : croire qu’on vous rendra équitablement chaque faveur ou chaque dollar prêté. D’ailleurs, la crise actuelle est une crise de confiance : l’équilibre a été rompu et ceux qui ont prêté ne savent pas s’ils seront remboursés.

Q › Avons-nous banalisé l’endettement?
R ›
Le fait que nos créanciers soient aujourd’hui des organisations anonymes rend peut-être l’endettement plus abstrait. Si on devait de l’argent à monsieur Smith qui tient commerce à côté de chez nous comme autrefois, nous serions plus susceptibles de rembourser rapidement.

Dans certaines cultures anciennes, les créanciers pouvaient transformer leurs débiteurs en esclaves ou les ostraciser. De nos jours, il y a peut-être moins de conséquences directes et personnelles à l’endettement, mais il y a des conséquences collectives très importantes quand ça devient généralisé. C’est ce qu’on voit aujourd’hui : les banques sont en difficulté, car les gens n’arrivent plus à faire leurs paiements.

À court terme, la crise du crédit va peut-être changer les comportements et rendre les gens plus prudents face à l’endettement, comme la crise des années 1930 a marqué la génération de mes parents. Mais rien ne garantit que nous ne répéterons pas les mêmes erreurs.

Q › Est-ce parce que nous avons répété les erreurs du passé que nous sommes si endettés aujourd’hui?
R ›
Je crois que l’avènement des cartes de crédit dans les années 1950 a ouvert une boîte de Pandore. Jusqu’à récemment, les gens remplissaient leurs cartes de crédit jusqu’à la limite et n’y pensaient pas trop. Je me suis promenée sur les campus universitaires au Canada pour donner les conférences qui ont servi de matériel à ce livre. Beaucoup d’étudiants m’ont alors confié qu’ils se faisaient régulièrement solliciter par des pushers de prêts étudiants, qui leur proposaient d’emprunter 1 000 $ ou 2 000 $ supplémentaires même s’ils étaient déjà endettés, simplement pour toucher une commission.

De la même façon, j’ai entendu des histoires d’horreur quand je suis allée aux États-Unis pour faire la promotion du livre. Une femme m’a raconté comment elle avait reçu chaque semaine, pendant cinq ans, des appels de la part de représentants de banques payés à la commission qui lui proposaient une deuxième hypothèque pour sa maison. Elle aurait pu succomber à la tentation d’obtenir plus de liquidités à court terme en repoussant le remboursement de son hypothèque, mais elle a résisté, car elle se serait retrouvée avec une dette plus élevée.

Or, plusieurs personnes ont accepté ces hypothèques risquées, et on s’est retrouvé avec Fannie Mae et Freddie Mac (les organismes fédéraux américains qui garantissent les hypothèques, déclarés insolvables à l’automne 2008) et toutes ces banques qui ont piqué du nez.

Q › Croyez-vous que la pensée à court terme et le désir de gratification immédiate sont à blâmer pour la crise actuelle?
R ›
Bien sûr, mais l’être humain est programmé pour penser à court terme. Si nos ancêtres chasseurs-cueilleurs avaient fait des réserves comme des écureuils, ils n’auraient pas survécu. Si vous avez faim, que vous cueillez une pomme, et qu’ensuite vous gardez cette pomme pendant 50 ans sans y toucher, vous allez mourir. Ainsi, nous dépensons aujourd’hui sans trop penser à demain.

Nous sommes capables de réfléchir aux conséquences de nos actes sur l’avenir de nos enfants, mais ça devient moins clair lorsqu’on imagine la vie de nos petits-enfants. Ensuite, c’est l’inconnu : on ne sera plus de ce monde, on ne sait pas qui sera encore là. On mesure donc mal l’impact à long terme de nos dettes, qu’elles soient financières ou morales ou même la dette que nous contractons en exploitant à outrance les ressources de la Terre.

Q › Dans votre ouvrage, vous comparez l’endettement au péché…
R ›
Une de mes amies a dit «Debt is the new fat». Après l’obésité (et avant elle la cigarette), l’endettement est devenu le nouveau péché moderne. Mais cette notion existe depuis très longtemps. Les lois qui l’encadrent remontent au Code d’Hammurabi (roi de Babylone mort vers 1750 avant Jésus-Christ), qui permettait de vendre femme et enfants comme esclaves pour rembourser une dette – ça se produit encore aujourd’hui en Inde. Le Deutéronome, le dernier livre de la Bible hébraïque, décrétait que les créanciers devaient effacer les dettes tous les sept ans – aujourd’hui, on parle d’effacer la dette des pays pauvres. Le caractère très ancien de l’endettement explique peut-être pourquoi les grandes religions lui ont emprunté son vocabulaire : «payer» pour ses péchés après la mort ou dans une vie future, par exemple.

Q › Y a-t-il de «bonnes» et de «mauvaises» dettes?
R ›
Si vous empruntez de l’argent pour le faire fructifier et que ça vous rapporte des profits, tant mieux. Ou encore si vous vous endettez pour obtenir un diplôme qui vous fera monter dans l’échelle sociale et gagner suffisamment d’argent pour rembourser vos créanciers, on peut considérer cela comme une «bonne» dette. Une «mauvaise» dette est celle que vous ne pouvez pas rembourser et qui nuit à d’autres personnes qui ne pourront pas, à leur tour, rembourser leurs emprunts.

Q › Il y a plusieurs types de dettes. Il y a les dettes financières, mais aussi les dettes écologiques. Ainsi, nous consommons les ressources plus vite que la nature peut les renouveler. Croyez-vous que nous pourrons rembourser cette dette?
R ›
Nous n’aurons pas le choix de changer nos comportements. Si vous ne faites pas attention à la terre d’où provient votre nourriture, un beau jour vous allez vous retrouver sans rien à manger. Soit nous décidons de nous en occuper, soit la nature s’en chargera et les solutions qu’elle impose sont souvent radicales. Nous devons absolument trouver de nouvelles façons de calculer le coût réel de notre consommation de ressources pour ne pas transmettre une dette écologique aux générations suivantes. Nous avons pris l’habitude de gaspiller mais ce n’est qu’une habitude, justement.

Q › Aviez-vous pressenti la crise financière avant de vous lancer dans la rédaction de Comptes et légendes?
R ›
J’avais choisi le sujet de l’endettement trois ans avant la crise financière alors que le marché boursier et l’immobilier se portaient à merveille. Mais je voyais les États-Unis emprunter des sommes colossales pour financer la guerre en Irak et, au quotidien, je tombais souvent sur des pubs du genre «Libérez-vous de vos dettes!» dans le métro et ailleurs. Avec le recul, on pourrait dire que c’étaient des indices de la crise qui s’en venait.

Je ne voulais pas écrire un bouquin sur l’économie, mais bien sur le comportement humain face à l’endettement, c’est-à-dire la recherche d’équilibre et de justice entre ce que l’on doit aux autres et ce que les autres nous doivent. Quand le livre est enfin sorti, le sujet était éminemment d’actualité.

Payback: Debt and the Shadow Side of Wealth, House of Anansi Press, Toronto, 2008, 280 p.
Traduction française : Comptes et légendes. La dette et la face cachée de la richesse, Éditions du Boréal, Montréal, 2009, 208 p.



Podcast Nation – L’ABC de la balado

Médias numériques

Explorer la baladodiffusion

Il y a désormais plus de fichiers balados disponibles sur le Web que de stations de radio dans le monde. Le plus souvent gratuits, certains sont d’une qualité exceptionnelle. Pourtant, leur popularité est loin d’être acquise. Présentation d’un média qui gagne à être connu.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 4
avril 2009

Perfectionner son espagnol en téléchargeant des capsules linguistiques hebdomadaires vers son iPod. Approfondir ses connaissances sur le conflit israélo-palestinien entre deux stations de métro. Écouter son émission de radio préférée à n’importe quelle heure du jour. Les possibilités qu’offre la baladodiffusion sont multiples.

Selon l’institut de recherche américain indépendant Pew Research Center, en 2008, 19 % des internautes avaient déjà téléchargé un fichier balado (une émission vidéo ou audio qui peut être regardée/écoutée sur un baladeur numérique). Toutefois, la baladodiffusion (qui désigne la technologie, ou podcasting) n’est pas encore entrée massivement dans les habitudes des utilisateurs du Net puisque télécharger un balado fait partie des activités Web quotidiennes de seulement 3 % d’entre eux.

«Le principal défi pour l’avenir de la baladodiffusion est de s’y retrouver dans l’offre gigantesque qu’on trouve sur le Web», estime Sylvain Grand’Maison, consultant en baladodiffusion et en médias sociaux.

Pour vous aider à naviguer dans la mer de possibilités, le Magazine Jobboom propose un survol de l’univers balado.

COMMENCER PAR LE COMMENCEMENT

L’offre en baladodiffusion est colossale. Comment s’y retrouver sans trop perdre de temps? L’iTunes Store constitue un bon point de départ, grâce à son répertoire de quelque 100 000 émissions (sans compter celles de la section universitaire), produites par des grands diffuseurs (HBO, The Onion, PBS, etc.) ou par des amateurs, et classées par genres (Arts, Affaires et finances, Santé, etc.). Cela dit, la sélection canadienne laisse à désirer, surtout en ce qui concerne le contenu francophone.

Pour une sélection d’ici, Le Québec en baladodiffusion, produit par Sylvain Grand’Maison, est incontournable. Ce gourou de la baladodiffusion locale anime une émission audio sur le sujet. Son site Web répertorie également une foule de balados de qualité à découvrir.

L’ABC DE LA BALADO

En matière de diffusion Web de contenus audio et vidéo, il faut différencier lecture en continu et baladodiffusion. Dans le premier cas, l’internaute accède à une émission audio ou vidéo sur un site Web (Radio-Canada.ca, disons). Le fichier n’est jamais téléchargé vers l’ordinateur de l’utilisateur, et si ce dernier quitte la page Web ou coupe sa connexion à Internet, la lecture est interrompue.

La baladodiffusion fonctionne plutôt par téléchargement. Pour écouter une émission audio ou vidéo baladodiffusée, un internaute doit d’abord télécharger le fichier (appelé balado) vers son ordinateur au moyen d’un logiciel (iTunes est le plus connu, mais d’autres comme Winamp ou Juice le permettent aussi). Il peut ensuite lire le fichier à partir de son ordinateur sans être branché à Internet ou encore le transférer à un lecteur numérique portatif (iPod ou autre).

Autre particularité de la baladodiffusion : l’abonnement. Un internaute peut s’abonner à une baladodiffusion, le logiciel télécharge ainsi automatiquement chaque nouvelle émission. «Ça fait gagner un temps fou! Je suis abonné à une cinquantaine de podcasts. Je perdrais beaucoup de temps si je devais télécharger manuellement chaque semaine les nouveaux épisodes de chacun d’eux», explique Sylvain Grand’Maison. Et pour les diffuseurs, l’abonnement assure un auditoire constant.

NOURRIR SA MATIÈRE GRISE

De nos jours, les meilleures universités du monde diffusent gratuitement en baladodiffusion des cours (filmés ou enregistrés), des conférences données par des invités prestigieux ou même des récitals de musique de grande qualité.

Grâce à la section iTunes U de l’iTunes Store, les internautes ont accès à plus de 75 000 de ces fichiers provenant, par exemple, de l’Université de Stanford (en Californie), du MIT (au Massachusetts), de l’Université Paris Descartes ou même de l’Université de Montréal.

Cette dernière a d’ailleurs été la première université francophone du monde à diffuser des balados par le moyen d’iTunes U l’an dernier. «Un investissement léger qui nous permet de valoriser des contenus déjà existants et de diffuser des savoirs. Pour les étudiants, c’est utile pour la formation à distance, ou encore pour la réécoute d’un cours dans un contexte de révision pour préparer un examen», explique Robert Gérin-Lajoie, directeur du bureau de l’environnement numérique d’apprentissage à l’Université de Montréal.

Hormis l’offre des établissements scolaires, d’autres balados éducatifs n’attendent que l’attention des internautes. Ainsi, chaque année, la conférence TED (Technology, Entertainment, Design) invite les plus grands penseurs, chercheurs et artistes à s’exprimer sur un sujet de leur choix pendant 20 minutes, top chrono. Les allocutions d’Al Gore, Isabelle Allende, Bono, Stephen Hawking et de centaines d’autres génies sont toutes disponibles en baladodiffusion.

Au rayon de la littérature, l’entrepreneur Web montréalais Hugh McGuire propose LibriVox, une bibliothèque virtuelle multilingue. On y trouve des centaines de livres audio (en anglais, français, espagnol, allemand, portugais, et même en tchèque!) libres de droits, donc publiés avant 1923 ou dont l’auteur a cédé ses droits. La qualité des enregistrements est parfois inégale puisque ce sont des bénévoles qui s’enregistrent en faisant la lecture, mais la richesse du catalogue compense amplement (de Madame Bovary de Gustave Flaubert aux Mille et Une Nuits, en passant par Ulysse de James Joyce).

GROSSES BOÎTES

La plupart des grands médias offrent aujourd’hui du contenu en baladodiffusion, ce qui permet de sortir du carcan des cases horaires.

Ainsi, toutes les émissions nationales de la radio de Radio-Canada sont disponibles en téléchargement. Le diffuseur public offre aussi quelques balados originaux (non diffusés sur les ondes), notamment La Première à la carte, un concentré quotidien des meilleures entrevues et reportages de la Première Chaîne, et L’actualité musicale, une émission hebdomadaire produite par Bande à part. La baladodiffusion n’a pas encore percé du côté du service de télévision : aucune émission n’est disponible pour téléchargement.

Outre-Atlantique, la BBC a entrepris une démarche similaire à celle de la SRC. L’intégrale des émissions de radio des différents canaux du diffuseur public (Radio 1, Radio 2, World Service, etc.) est disponible en balado, ainsi que quelques créations originales comme une compilation des meilleurs moments de la semaine.

Plusieurs publications prestigieuses mettent aussi en ligne du contenu audio exclusif et complémentaire à leur contenu imprimé (des entrevues intégrales, des chroniques, des commentaires, des tables rondes, des résumés hebdomadaires, etc.). C’est notamment le cas du magazine The New Yorker, du quotidien britannique The Guardian, du New York Times et de l’hebdomadaire The Economist.

DANS MON SOUS-SOL

Si les grands médias traditionnels ont sauté dans le train de la baladodiffusion, à l’origine, il s’agissait d’un média d’amateurs qui créaient du contenu maison avec les moyens du bord. La majorité des balados sont encore produits par des indépendants qui bidouillent passionnément des petits bijoux d’émissions pour le simple plaisir, selon Sylvain Grand’Maison, de Québec en baladodiffusion.

Le côté bricolé et très personnel de ces émissions maison repousse certains, mais plaît à d’autres. «La connexion humaine est intéressante. Certains des podcasts auxquels j’ai été le plus accro étaient précisément ceux où les créateurs parlaient de leurs vies personnelles, racontaient des anecdotes», confie Sylvain Grand’Maison. Évidemment, certains balados indépendants ne rejoignent que quelques dizaines ou centaines de personnes, mais d’autres, comme This Week in Tech, sont téléchargés par des centaines de milliers de personnes.

Pionnier de la baladodiffusion au Canada, le Montréalais Bob Goyetche a notamment fondé un des premiers réseaux de balados canadiens ainsi que Podcasters Across Borders, une conférence annuelle sur la baladodiffusion. Son émission The Bob and A.J. Show , qui roule depuis quatre ans et dans laquelle il discute de tout et de rien avec son copain A.J., attire toujours un auditoire fidèle.

Pour du contenu techno à saveur locale, Mitch Joel, un Montréalais surnommé la «Rock Star du Marketing Web» (il est aujourd’hui consultant pour Starbucks, Google, Microsoft, Unilever, Visa, etc.), anime Six Pixels of Separation, dans laquelle il discute techno et médias sociaux.

Dans un registre un peu plus éclaté, Lada et Georges est une balado-correspondance, dans laquelle deux amis de longue date se répondent à tour de rôle sur un thème imposé. Un élément récurrent : le «radio-bitching» dans lequel ils superposent leurs commentaires à un extrait de radio.

Procrastination, quand tu nous tiens.

Les dangers de la procrastination au travail

Pourquoi faire aujourd’hui ce qu’on peut remettre à demain? C’est la devise du procrastinateur chronique. Mais tout le monde l’a déjà prononcée, avec des conséquences parfois désastreuses. Anatomie d’un mal répandu.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 2
février 2009

Marie-France est une virtuose de la procrastination. Du plus loin qu’elle se souvienne, cette trentenaire qui œuvre dans le milieu de la mode à Montréal a toujours reporté ses obligations à la dernière minute. «Comme je m’en sortais toujours assez bien, j’ai fini par me sentir invincible et les retards sont devenus la norme, raconte-t-elle. J’étais devenue la championne des excuses. Je disais, par exemple, que j’avais cherché du tissu à carreaux partout et que personne ne m’avait rappelée, alors que j’avais fait un seul appel.»

Sa procrastination chronique a fini par la rattraper et les conséquences ont été dures : contrats perdus, dettes et problèmes financiers importants, angoisse, crises de panique et tutti quanti. Aujourd’hui, elle tente de changer ses habitudes, une journée à la fois.

Problème commun

Marie-France est loin d’être la seule à faire de la procrastination un mode de vie. Selon le chercheur Joseph R. Ferrari, professeur de psychologie à l’Université DePaul, à Chicago, presque tout le monde procrastine à divers degrés et environ 20 % de la population adulte souffre de procrastination sévère ou chronique, qui s’étend à tous les aspects de la vie. «Nous avons mené des études aux États-Unis, mais aussi au Royaume-Uni, au Pérou, au Venezuela et ailleurs : la proportion est la même globalement. Et ça touche aussi bien les femmes que les hommes», affirme- t-il.

Si la procrastination ne discrimine pas selon le sexe ou la nationalité, Joseph R. Ferrari précise que le phénomène est plus présent chez les cols blancs que chez les cols bleus. «On peut supposer qu’il est plus difficile de procrastiner sur une chaîne de montage que lorsqu’on gère soi-même son temps», explique-t-il. Le chercheur ajoute que ce trait de caractère est plus fréquent chez les employés que chez les professionnels indépendants, et plus courant chez les vendeurs que chez les gestionnaires.

Sans parler des nouvelles technologies, censées accroître la productivité, mais qui font également office d’armes de distraction massive. «Autrefois, les travailleurs s’agglutinaient autour de la machine à café pour discuter. Aujourd’hui, ils procrastinent devant leur écran d’ordinateur. En 2001, une étude américaine a révélé que 50 % du temps que les travailleurs passaient sur Internet au travail était en fait de la procrastination. Imaginez, Facebook n’avait même pas encore vu le jour!» fait valoir Timothy Pychyl, professeur en psychologie et spécialiste de la procrastination à l’Université Carleton, à Ottawa.

Satisfaction immédiate

«La procrastination est un échec de l’autorégulation. Essentiellement, on éprouve un sentiment désagréable par rapport à une tâche et on succombe à l’envie de se sentir mieux en repoussant cette tâche, explique Timothy Pychyl. Nous avons évolué depuis l’âge de pierre et il est aujourd’hui possible de prévoir les choses à très long terme, mais le cerveau humain est ainsi fait qu’il préfère la gratification immédiate.»

Selon Joseph R. Ferrari, trois types de motivation se cachent derrière la procrastination. L’excitation anime ceux qui carburent à l’adrénaline et aiment le sentiment d’urgence de l’heure limite. Ils sont convaincus qu’ils travaillent mieux sous pression, même si c’est faux. «Les recherches montrent que le travail effectué à la dernière minute est systématiquement de moins bonne qualité que le travail fait à temps ou à l’avance par les mêmes individus», affirme-t-il.

D’autres remettent leurs tâches aux calendes grecques afin d’éviter à tout prix l’échec (ou la réussite, de peur que davantage soit attendu d’eux dans le futur). Enfin, certains procrastinent pour contourner l’angoisse créée par la prise de décision.

Attention : la procrastination et la paresse ne sont pas à confondre. «Les procrastinateurs travaillent très fort à ne pas faire ce qu’ils devraient, estime Joseph R. Ferrari. Ils trouvent mille autres tâches (faire du lavage, réorganiser leurs tiroirs) pour reporter celle qui leur répugne.» En revanche, le paresseux n’est pas forcément un procrastinateur. «Il peut accomplir toutes ses tâches, mais il prend des raccourcis», explique Timothy Pychyl.

Autosabotage

Continuellement remettre les choses à plus tard n’est pas sans conséquence. Stress inutile, sentiment de culpabilité, estime de soi diminuée, conflits interpersonnels, congédiement et même problèmes de santé peuvent être au rendez-vous.

Pour les organisations, les effets se comptent en espèces sonnantes et trébuchantes. «Chaque année, les entreprises rapportent des millions de dollars en pertes liées à l’absentéisme ou à la faible productivité et je crois qu’il y a un lien à faire avec la procrastination», souligne Joseph R. Ferrari.

Il ajoute que les coûts de la procrastination sont énormes sur le plan des relations au travail. «Parce qu’ils sont souvent en état d’urgence ou de crise, les procrastinateurs nuisent aux efforts d’équipe et peuvent causer beaucoup de détresse à leurs collègues.»

Chassez le naturel…

À une époque où les employeurs prônent la productivité à tout crin, la procrastination est bien mal vue. Mais faut-il absolument l’enrayer? «Je ne milite pas pour l’obsession du travail et il faut un équilibre entre le travail et la détente, précise Timothy Pychyl, mais les procrastinateurs n’ont pas d’équilibre. Ils font TOUT à la dernière minute.»

Josée Blondin, psychologue du travail et fondatrice de la firme-conseil InterSources, à Laval, hésite à condamner d’emblée les procrastinateurs. «On a parfois l’impression qu’un individu procrastine parce qu’il ne termine pas le travail rapidement, mais il faut voir si les attentes et l’échéancier qu’on lui a présentés étaient clairs, si les délais étaient réalistes et s’il avait les outils pour effectuer ces tâches.» Le procrastinateur a parfois de bonnes raisons de remettre les choses à plus tard.

Ce qui n’empêche pas Joseph R. Ferrari de se désoler de la propension de bon nombre d’entre nous à tout faire à la dernière minute. «Nous vivons dans une culture qui valorise la procrastination, comme en témoignent la frénésie du shopping et les soldes de dernière minute à la veille de Noël.» Or, il estime que la société ne reconnaît pas l’ampleur des problèmes occasionnés par cette mauvaise habitude, comme la détresse psychologique et les pertes financières. «Il faudrait récompenser ceux qui font les choses à l’avance. Ne croyez-vous pas que les gens paieraient leurs impôts plus rapidement, par exemple, s’ils étaient récompensés monétairement en soumettant leur déclaration à l’avance?» Bonne question.

Comment arrêter de procrastiner

  • Commencez tout de suite! Il suffit parfois de s’atteler ou de s’obliger à faire une tâche qui nous répugne pendant 15 minutes pour partir sur une lancée, se sentir mieux et s’apercevoir que ce n’était pas si terrible après tout.
  • Assumez vos émotions négatives. On procrastine pour éviter une tâche qui déplaît ou qui fait peur. N’essayez pas de faire autre chose pour vous sentir mieux et gardez le cap sur votre objectif à long terme.
  • Soyez honnête envers vous-même. Les procrastinateurs sont des champions quand vient le temps de trouver excuses et faux-fuyants. Cessez de dire que vous travaillez mieux sous pression ou que vous aurez davantage envie de faire quelque chose demain : les experts ont démontré que c’est faux.
  • Établissez vos priorités et respectez-les. Faites des listes de tâches et commencez par ce qui est le plus important, voire le plus désagréable. Ne faites pas l’erreur de passer plus de temps à dresser des listes qu’à faire les choses inscrites sur les listes.
  • Essayez la méditation. Elle apprend à garder son attention sur un objet précis (sa respiration, par exemple), et à la ramener calmement vers cet objet quand l’esprit s’égare. Utile lorsqu’on est facilement distrait.
  • Acceptez le fait que la bataille sera souvent à recommencer. Changer ses habitudes est un processus qui exige de la patience. Prenez les choses un jour à la fois.
  • Demandez de l’aide. Si la procrastination a envahi plusieurs sphères de votre vie, qu’elle nuit à votre emploi, vos finances et vos relations, consulter un psychologue peut se révéler salutaire.

Argentine – sans patrons

International

Argentine

Des employés remplacent les patrons

En Argentine, on compte actuellement plus de 200 entreprises récupérées par les travailleurs à la suite de faillites. Des compagnies qui ont délaissé le modèle classique du patronat, et qui doivent maintenant inventer une autre façon de faire, suivant les principes de l’autogestion.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 1
janvier 2009

Dans la région de Neuquén, au nord- ouest de la Patagonie argentine, la fabrique de céramique Zanon est l’exemple-phare des entreprises récupérées. Cette usine était abandonnée depuis des mois quand, en 2002, ses travailleurs licenciés ont décidé de briser les cadenas et de l’occuper. Souhaitant au départ que le gouvernement nationalise l’entreprise, les quelque 240 employés ont fini par former une coopérative qu’ils voulaient temporaire, sous le nom de FaSinPat (pour Fabrica Sin Patron, c’est-à-dire «Usine sans patron»).

«La nationalisation n’a jamais eu lieu, et la bataille juridique pour la propriété matérielle de l’usine se poursuit, car la loi n’accorde à la coopérative que des sursis d’exploitation depuis le début, sans jamais confirmer qu’elle est bel et bien propriétaire de l’usine et des équipements. Toutefois, les travailleurs ont réussi à démontrer qu’ils pouvaient faire mieux en s’autogérant que lorsqu’ils étaient des salariés», raconte Claudia Acuna, journaliste, militante et coauteure de l’ouvrage Sin Patron: Stories from Argentina’s worker-run factories (Sans patron : les entreprises autogérées de l’Argentine).

En effet, le nombre de travailleurs dans l’usine a plus que doublé depuis 2002, et la production va bon train. Les profits sont redistribués en parts égales à chaque travailleur. Les décisions sont prises en assemblée et chacun possède un droit de vote, peu importe son poste ou son degré de responsabilité.

«Le phénomène s’est produit simultanément à plusieurs endroits en Argentine. Les travailleurs ont tout simplement décidé d’occuper leurs lieux de travail et de remettre les entreprises en activité par eux-mêmes pour retrouver leur gagne-pain», relate Claudia Acuna.

C’est qu’ils n’avaient plus le choix.

En 2001, l’Argentine est entrée dans l’une des crises économiques les plus graves de son histoire. Après des années de libéralisation économique sous la gouverne de Carlos Menem, le pays était en faillite : défaut de paiement sur la dette exté­rieure, fin de la parité peso-dollar américain, PIB à près de 20 % sous les résultats de 1998, et 60 % de la population aspirée sous le seuil de pauvreté.

Les patrons, de leur côté, avaient déclaré faillite et la poussière s’accumulait sur les équipements pendant que les travailleurs mis à pied brandissaient des pancartes dehors, le ventre creux.

Occuper. Résister. Produire.

Sept ans après le début de la crise, les entreprises récupérées emploient quelque 10 000 travailleurs. Un phénomène significatif, mais très minoritaire à l’échelle du pays, et dont l’importance est plus symbolique que réelle, croit Victor Armony, directeur de l’Observatoire des Amériques à l’UQAM. «L’Argentine demeure un pays capitaliste assez libéral. On est loin du projet social du Chili de Michelle Bachelet ou du Brésil de Lula», ajoute-t-il.

Cela dit, l’histoire de Zanon trouve écho dans les couloirs de l’hôtel Bauen, sur l’avenue Callao, à Buenos Aires. Assis dans un local tapissé d’affiches aux slogans militants, Diego Ruarte, délégué aux communications pour l’hôtel, se rappelle la naissance de la coopérative il y a six ans. «Nous n’étions pas guidés par un idéal communiste ni même politique, on voulait simplement retrouver nos emplois. Lorsqu’on a appris que les propriétaires de l’hôtel commençaient à vendre les meubles et les fournitures, on est entrés et on a occupé les lieux, 24 heures sur 24. Les 200 employés ont tenu le coup pendant un an et demi grâce, initialement, à un fonds de grève. On a aussi organisé des spectacles-bénéfice, des collectes de fonds.»

S’appuyant sur l’exemple d’autres entre­prises récupérées, les employés du Bauen ont formé une coopérative quelque temps après le début du siège. Les activités de l’hôtel ont repris peu à peu, malgré les menaces d’expulsion par l’ancien propriétaire qui reviennent ponctuellement. Comme la plupart des travailleurs des entreprises récupérées, le personnel du Bauen a bon espoir que la justice argentine reconnaisse de manière finale le droit de propriété de la coopérative très bientôt.

Où est le patron?

En attendant, les travailleurs se sont attaqués à un ennemi intérieur plus sournois : plusieurs d’entre eux s’ennuyaient des patrons! «Les premiers temps, ils regrettaient l’époque où ils quittaient le travail la tête en paix, sans se sentir responsables de l’avenir de l’entreprise. Ils étaient réticents à assumer de nouvelles responsabilités comme la finance, la gestion du personnel, les négos avec les fournisseurs, etc. Ce changement de mentalité était notre plus grand défi», confie Diego Ruarte.

La coopérative a donc instauré un système de rotation des tâches pour que tous les compañeros (compagnons), comme ils s’appellent entre eux, puissent se familiariser avec les différents services, en apprenant les uns des autres. Diego Ruarte lui-même alterne entre les tâches de barman, de portier et d’attaché de presse. «Aujourd’hui, plus personne ne veut retourner en arrière. On a repris confiance en nous-mêmes, et on est très fiers de notre débrouillardise.» Le système semble avoir fait ses preuves, puisque la présidente actuelle du conseil d’administration de l’hôtel est une ancienne femme de chambre.

Et l’esprit de coopérative ferait des petits en Argentine, même si la crise est loin derrière. Nicholas Pousthomis, photographe dans la trentaine, a cofondé Cooperativa SUB il y a quelques années à Buenos Aires. «Nous ne sommes pas une entreprise récupérée, mais nous avons été très inspirés par ce modèle, qui reflète nos valeurs de partage.»

Les cinq membres, tous de jeunes photographes, se répartissent les mandats de reportages pour des magazines internationaux et les revenus qu’ils engrangent. Nicholas Pousthomis passe le maté, boisson traditionnelle en Argentine, à une collègue avant de conclure : «Le patron, c’est nous tous ensemble.»

L’Argentine en bref

40,4 millions population

13 100 $US PIB par habitant

8,5 % taux de chômage

23,4 % population sous le seuil de pauvreté

10 000 employés dans les entreprises récupérées

http://carriere.jobboom.com/marche-travail/international/2009/01/13/8010551-jm.html

L’hiver de force

Travailler dehors l’hiver

Vous trouvez qu’il fait froid ? Imaginez passer l’hiver dehors, à travailler. Pour les travailleurs du froid, l’hiver est plus qu’une saison de ski ou de pelletage. C’est un combat quotidien contre les éléments!

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 1
janvier 2009

Le froid, Pierre Bureau le connaît intimement. Avant de devenir garde-parc et patrouilleur au parc national des Îles-de-Boucherville, en 1982, il a passé 20 ans à travailler comme patrouilleur de montagne et instructeur de ski. Tempêtes de neige, journées venteuses à 35 degrés au-dessous de zéro, verglas… rien ne peut entacher son amour du grand air.

«Les gens qui détestent l’hiver sont en général les plus mal habillés pour l’affronter», constate-t-il en riant. Ce n’est pas son cas : le jour de notre entrevue, le thermomètre indiquait deux degrés – une température frisquette, mais loin d’être glaciale. Pierre Bureau a tout de même enfilé une chaude combinaison sous son pantalon, en vue de ses cinq heures quotidiennes de travail à l’extérieur.

Difficile de savoir combien de travailleurs québécois bossent dehors par grand froid (ni le ministère du Travail ni les centrales syndicales ne compilent de données à ce sujet), mais un rapide tour d’horizon suffit pour constater qu’ils sont nombreux : 140 000 travailleurs de la construc­tion, 5 464 facteurs de Postes Canada, 1 320 monteurs de lignes d’Hydro-Québec. Sans compter les préposés de stations-service, moniteurs de ski, employés de festivals hivernaux, signaleurs aéroportuaires et autres gardes-parcs. Pour ces milliers de travailleurs, le légen­daire hiver québécois est une bête à apprivoiser à coups de bas de laine et de vestes en polaire.

Blessures de guerre…froide

Les dangers d’une exposition prolongée à des basses températures sont bien réels. Au premier rang : les engelures, des lésions cutanées rouges et douloureuses dues aux morsures du froid. «Les doigts, les orteils, les oreilles et le nez sont à risque puisqu’ils ne comprennent pas de muscles importants qui génèrent de la chaleur», explique le Dr Robert Simard, médecin-conseil à la Direction de santé publique de Montréal.

Dans les cas extrêmes, les couches supérieures de la peau se congèlent et les parties atteintes durcissent et blanchissent. La nécrose des tissus, qui mène à l’amputation, peut s’ensuivre, «d’où l’importance d’une surveillance entre collègues», ajoute-t-il.

Un travailleur atteint doit se retirer immédiatement du froid, explique le Dr Simard, tout en faisant attention de ne pas réchauffer trop rapidement les parties affectées, au risque d’endommager les tissus davantage. Mieux vaut couvrir l’engelure avec un bandage ou une couverture, ou encore la réchauffer par le contact peau à peau.

Plus grave, mais aussi plus rare que les engelures : l’hypothermie, qui survient quand le corps est exposé à un froid intense sans protection adéquate. Dans l’incapacité de compenser la perte de chaleur, la température centrale commence à baisser en dessous des 37 degrés habituels. La sensation de froid et lesfrissons cèdent le pas à la douleur dans les parties exposées du corps.

Après la douleur vient l’engourdissement, particulièrement dangereux car l’état de la personne peut s’aggraver sans qu’elle ne s’en rende compte. Faiblesse musculaire et somnolence apparaissent quand la température centrale du corps passe sous les 33 degrés. «Les conséquences peuvent être fatales, prévient le Dr Simard. À 27 degrés, le coma s’installe. Le cœur cesse de battre autour de 20 degrés, et le cerveau arrête de fonctionner à 17 degrés.»

L’hypothermie guette surtout les travailleurs les plus sédentaires. «Ceux qui bougent peu, comme les signaleurs sur les chantiers, trouvent particulièrement difficile de se protéger contre l’hypothermie», souligne Nicholas Harvey, coordonnateur à la santé et sécurité à l’Association provinciale des constructeurs d’habitations du Québec. Ces travailleurs redoublent donc d’efforts et de vigilance.

Un, deux, trois chandails

Richard Neveu travaille comme charpentier-menuisier sur différents chantiers extérieurs dans la région de Montréal depuis 30 ans. Il passe ses journées dehors, de 7 h à 15 h, même quand les rafales soufflent à 60 km/h et que le thermomètre prend des airs sibériens. «Quand j’arrive sur les chantiers, les petits matins d’hiver où il fait noir et qu’il vente, c’est pénible», avoue-t-il.

Pourtant, il préfère de loin le froid au travail douillet à l’intérieur. «J’ai besoin de me retrouver dehors, de respirer l’air frais, de voir la lumière du jour», dit-il. Son truc pour rester au chaud? «Il faut porter plusieurs couches de vêtements, comme des pelures d’oignons, et en enlever ou en ajouter au fil de la journée. J’enfile quelques chandails à capuchon, une veste de mouton, et une veste sans manches. Un Kanuk à 700 $ ne vaut rien sur un chantier!»

Il faut aussi rester au sec à tout prix, ajoute-t-il. «Quand je transpire trop, je finis par avoir froid après et je tombe malade. J’ai attrapé trois ou quatre grippes vraiment mauvaises comme ça, et j’ai appris ma leçon : je travaille moins vite pour éviter de trop transpirer.» Même son de cloche du côté de Martin Germain. Facteur pour Postes Canada, il livre le courrier pour la succursale Delorimier, à Montréal. Pendant 5 heures, chaque jour, il parcourt l’équivalent de 10 kilomètres et monte plus de 5 600 marches d’escalier.

«C’est pratiquement impossible que nos livraisons soient annulées à cause des rigueurs de l’hiver. Même s’il y a une grosse tempête, je livre le courrier commercial», avance-t-il. Heureusement, son travail lui permet de rester actif et donc de générer de la chaleur.

Postes Canada lui fournit tout l’équipement dont il a besoin : deux manteaux (un très chaud et un plus léger), des vestes sans manches, des doublures de polaire, des pantalons doublés, des tuques et un chapeau à la russe, avec oreillettes. Par ailleurs, ses itinéraires de livraison prévoient des moments dans des endroits chauffés, comme des immeubles à appartements et des commerces. «Le pire, c’est quand il vente très fort. Pour éviter les engelures, je dois me mettre à l’abri de temps en temps.»

Patron, j’ai froid !

Si les travailleurs doivent faire leur part pour se protéger, les patrons ont aussi des obligations. «La Loi sur les normes du travail est explicite : l’employeur a la responsabilité de fournir à ses employés un milieu de travail sain et sécuritaire, et les contraintes thermiques font partie des risques pour la sécurité des travailleurs», fait valoir Éric Arsenault, porte-parole de la Commission de la santé et de la sécurité du travail.

Dans un guide sur les précautions à prendre pour travailler au froid, l’organisme préco­nise des mesures comme l’utilisation de machines conçues pour être manipulées sans retirer ses gants, l’instauration d’un système de surveillance entre les travailleurs afin de reconnaître les signes d’hypothermie ou encore la réorganisation du travail pour accomplir les tâches à l’extérieur durant la période la plus chaude de la journée.

Toutefois, rien n’oblige un employeur à fournir des abris à tous ses employés qui travaillent à l’extérieur. Il n’y a pas non plus de température limite sous laquelle il est interdit de travailler.

«S’il fait un froid extrême ou que les conditions sont vraiment mauvaises, les travailleurs peuvent exercer un droit de refus, explique Nicholas Harvey. Évidemment, ils perdent leur journée. Habituellement, les gars s’organisent pour accomplir la ma­jeure partie du travail extérieur quand la température est plus chaude, et se réservent du travail de finition à l’intérieur pour les grands froids. Quand l’employeur lui-même trouve qu’il fait trop froid, tout le monde rentre à la maison. C’est le gros bon sens.»

Et il y a toujours le plaisir de retrouver la chaleur une fois le travail accompli. «Ça prend une longue douche très chaude ou un bain pour bien se réchauffer quand on rentre», confie le charpentier-menuisier Richard Neveu.

Un petit chocolat chaud au coin du feu avec ça?

Comment passer l’hiver dehors

• Porter des vêtements (pour le corps et pour les extrémités) conçus en fonction de la température, du niveau d’activité et des tâches à exécuter.

• Adopter la technique de l’oignon. Plusieurs épaisseurs de vêtements isolent mieux qu’un seul vêtement épais à cause des couches d’air entre chaque pelure.

• Privilégier des matières qui favorisent l’évaporation de la sueur (polyester, polaire). Éviter le coton près du corps, car il retient l’humidité.

• Prévoir des vêtements de rechange secs.

• Toujours se couvrir la tête pour limiter les pertes de chaleur. Jusqu’à 40 % de la chaleur que produit le corps pour maintenir sa température interne à 37 degrés peut s’échapper par la tête.

• Manger intelligemment. On recommande une alimentation riche en gras et en glucides (ex. produits laitiers, pâtes, pommes de terre) et l’absorption de liquides chauds, comme de la soupe.

• Pour éviter la déshydratation, on boit beaucoup d’eau et on boude le café ainsi que l’alcool, en raison de leur effet diurétique (qui augmente la production d’urine).

Parents cool

Grands enfants

Les grands ados d’hier deviennent aujourd’hui parents et tiennent farouchement à demeurer branchés, même s’ils se baladent maintenant avec fiston en poussette. Le marché suit cette tendance, en offrant de plus en plus de produits adaptés à leurs goûts. Qui sont ces parents cool?

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 10
novembre-décembre 2008

Ils font porter à leur bébé des t-shirts à l’effigie d’un groupe punk. Leur fils de quatre ans trippe sur Arcade Fire. Et les films de Michel Gondry (cinéaste français aimé de la branchitude, qui réalise les clips de Björk) servent à divertir la marmaille.

Qui sont-ils, hormis le fait d’être de possibles cas pour la DPJ aux yeux de la majorité? Ils sont les parents cool, ce que les Américains ont baptisé les alternadads ou alternamoms, ou encore les parents hipsters, en référence à cette sous-culture : port de lunettes rétro et de t-shirts vintage, passionnés d’architecture Bauhaus et de tout ce qui est un peu marginal… Avec des enfants. Or, le monospace et la poussette cadrent mal avec le style hipster. D’où la rébellion de ces parents, grands ados encore hier.

Identité prébébé

C’est à Neal Pollack qu’on doit l’étiquette alternadad : c’est le titre de son récit autobiographique, paru l’an dernier. Journaliste, écrivain à ses heures, passionné de rock’n’roll, il a aussi fondé Offsprung.com, un magazine Web et lieu d’échanges pour parents décoincés.

Quand Neal Pollack est devenu papa, il y a six ans, son amoureuse et lui se sont juré qu’ils allaient demeurer branchés. Une décision qui avait moins à voir avec leur conception de l’éducation qu’avec le désir de ne pas être engloutis par leur rôle de parents, explique-t-il, depuis sa résidence de Los Angeles. «Quand Elijah est arrivé, il est immédiatement devenu la chose la plus importante dans nos vies. Mais nous étions là avant lui. On ne voulait pas que nos champs d’intérêt, nos identités d’avant le bébé disparaissent avec la venue d’un enfant. C’était important pour nous de continuer à voir des spectacles, des films, et pas seulement des trucs pour enfants. C’était surtout important pour nous de continuer tous les deux de faire un travail qu’on aime.»

La journaliste Ève Dumas et son conjoint, l’illustrateur Francis Léveillé, nourrissaient les mêmes désirs au moment d’avoir leur premier enfant, il y a deux ans. «Je crois que nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas vouloir renoncer complètement à notre style de vie prébébé, à vouloir conserver certaines habitudes, remarque Ève Dumas. On ne cherche pas à ce que nos enfants soient cool, mais si on fait jouer Rehab d’Amy Winehouse, ça nous fait sourire que notre fille chantonne le refrain», ajoute-t-elle.

Ce désir de rester soi-même est aussi clairement exprimé dans les nombreux blogues et sites de discussion pour nouveaux parents qui ont vu le jour dans les dernières années. Sur Babble.com, on discute âprement des vertus de la vaccination aussi bien que du dernier album de Wyclef Jean. Plus près de nous, la blogueuse Mère Indigne donne dans l’anticonformisme parental jouissif tout en terminant son doctorat en philosophie. Son blogue est une sorte de pied de nez au mythe du parent parfait, et elle y confesse allègrement ses petits travers de maman.

«Je suis exaspéré par la pression monstrueuse mise sur les parents pour qu’ils se plient sans fin aux besoins de leur enfant chéri», ajoute Neal Pollack, qui a poussé l’audace jusqu’à fonder un groupe rock alors que son fils était aux couches. Et dans Alternadad, il ne cache pas qu’il fume un pétard de temps en temps, ni son aversion pour la culture parentale perfectionniste.

Rien de neuf

Les parents cool ne plaisent pas à tout le monde, notamment à la chroniqueuse Leah McLaren, du Globe and Mail. «Les parents cool croient qu’ils sont les premiers à avoir décidé de conserver leur identité après avoir donné naissance. Ils croient que le fait que leur fils se trémousse au son de The Hives est révolutionnaire. Ils oublient que la génération précédente a fait la même chose en faisant jouer les Beatles», écrivait-elle au sujet d’Alternadad à la sortie du livre.

Le Dr Jean-François Chicoine, pédiatre au CHU Sainte-Justine, constate lui aussi que le phénomène des parents dans le vent n’est pas nouveau : «Les soixante-huitards et les baby-boomers aussi voulaient élever des enfants tout en restant cool, remarque-t-il. La nouvelle génération de parents est toutefois particulière parce qu’on dirait qu’ils sont restés adolescents plus longtemps que la génération précédente. Ils sont très attachés aux objets, aux bébelles, à la technologie. Ils ont de la difficulté à se sentir parfaitement investis dans leur rôle de parents sur le plan psychique.»

Pour bohèmes seulement?

Si Jean-François Chicoine s’inquiète de la fragilité du lien entre parents et enfants aujourd’hui, la mode des parents cool, elle, lui apparaît plutôt innocente et bien mineure. «On parle quand même d’un phénomène qui concerne les milieux urbains, aisés, plus intellectuels. Il y a des familles au Québec qui ne sont même pas rendues à la mode des légumes verts!» Cela dit, on trouve des parents cool ailleurs que sur le Plateau-Mont-Royal. Christine McGrath habite à Chambly et gère les affaires de trois restaurants sur la Rive-Sud. Elle est aussi la maman de Charlotte, 8 ans, et Alexandra, 12 ans. «Ce n’est pas parce que tu es mère que tu dois renoncer à te sentir jeune, belle et cool. Parfois, je suis même un peu trop cool au goût de mes enfants. Ma fille aînée était gênée l’autre jour devant ses amis parce que j’écoutais de la musique avec des grosses basses dans la voiture!» raconte-t-elle en riant.

Cool ou pas, les nouveaux parents ont au moins le mérite de braquer les projecteurs sur l’importance des enfants dans notre société. Jean-François Chicoine s’en réjouit : «Les enfants sont de mieux en mieux assumés publiquement. Dans les parcs, dans les restaurants, on ne cherche pas à les faire disparaître. L’allaitement se fait en public, il y a des projections de films pour les mamans avec des poupons. Les enfants apparaissent dans le discours politique. Il y a une certaine contamination de la parentalité dans la société.»

Et ça, c’est cool.

Des ressources pour parents cool

Les produits pour enfants, c’est une affaire de gros sous. Selon Statistique Canada, les ventes au détail de vêtements et accessoires pour enfants et bébés ont totalisé plus de trois milliards de dollars au pays, en 2007. Les entreprises ont flairé la tendance, et elles sont de plus en plus nombreuses à viser la clientèle des parents cool. Quelques adresses qui valent le détour :

Mama Mia : pour les fashionistas enceintes
Esther Desjardins et Karina Roy, les propriétaires de la boutique Mama Mia, sont toutes deux de jeunes mamans de trois enfants. «On était découragées de ne rien trouver de moderne et branché dans les vêtements de maternité», explique Karina. Aujourd’hui, les femmes enceintes viennent d’aussi loin que Québec pour visiter leur boutique de Pointe-Claire, où l’on trouve des gammes de vêtements européennes et américaines, des sacs à couches tendance et même des robes du soir qui accommodent les bedons rebondis.
www.mama-mia.ca

Un livre de naissance bien baveux
Cet automne, la très in maison d’édition La Pastèque lance un livre de naissance qui tranche volontairement avec les ouvrages gnan-gnan qu’on trouve actuellement sur le marché. Fruit de la collaboration entre l’illustrateur Francis Léveillé et la journaliste Ève Dumas, l’ouvrage intitulé La Bête (on voit le ton!) permettra de consigner les premiers mots de votre rejeton, ses premières crises de colère, et même, dit-on, ses premiers pipis sur vous!
www.lapasteque.com

Pour vos p’tits yâbes : fini le rose et le bleu
Tout a commencé par un costume d’Halloween pour sa fille qui avait un an. «On lui avait déniché un t-shirt noir, et on s’est aperçu que ça lui donnait un style un peu rebelle et vraiment expressif», raconte Sylvain Martel, créateur des vêtements pour bébés Les p’tits yâbes. Designer graphique, il retravaille pour son logo un bonhomme pirate qui traînait dans ses cartons, fait imprimer t-shirts et petits pyjamas en rouge, noir et gris foncé, et constate, ébahi, que les premiers morceaux s’envolent à une vitesse d’enfer. Et ça continue!
www.lesptitsyabes.com

Pour parents riches… ou rêveurs du dimanche
Une chaise haute qui s’agence parfaitement avec votre mobilier danois des années 1960. De la literie pour bébés en coton égyptien aux imprimés archi-tendance. Des sacs à couches dernier cri. La boutique Pinkiblue, à Notre-Dame-de-Grâce, donne un aperçu de ce qui peut se faire de mieux en matière de design pour parents et enfants… quand le fric n’est pas un problème.
www.pinkiblue.com

Travailleurs « tablettés »

Mise de côté

Compétences désuètes, métier en voie de disparition, retraite imminente, étiquette d’employé «fragile» ou «difficile» : les voies qui mènent à la tablette sont multiples.

par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 10
novembre-décembre 2008

Après 30 ans de bons et loyaux services pour la même grande société d’État, Serge (nom fictif) s’est retrouvé seul avec une charge de travail qui était autrefois la responsabilité de trois personnes. Surcharge de travail, mini-dépression, discussion tendue qui tourne à l’engueulade avec une collègue : on le met en arrêt de travail pour quelques mois. À son retour au boulot, une nouvelle fonction l’attendait : la tablette!

Incapable de retourner au travail dans les mêmes conditions qu’avant et se heurtant à l’indifférence de ses supérieurs, Serge s’est en quelque sorte tabletté lui-même. «J’ai proposé d’aller travailler dans un autre bâtiment, dans une unité retirée, avec beaucoup moins de responsabi­lités. Ça faisait l’affaire de tout le monde», explique-t-il.

Aujourd’hui, il accomplit des tâches de bureau nettement en dessous de ses compétences, en comptant les jours avant son départ à la retraite. «Je me suis donné corps et âme pendant 30 ans et je suis fâché de voir que mon expérience ne compte plus pour rien. Il me reste moins d’un an avant de prendre ma retraite, alors j’attends», ajoute-t-il, résigné.

Au cours de sa carrière, nombre de ses collègues sont devenus des tablettés. «J’ai vu des gens en froid avec leur chef de service se faire mettre en quarantaine, raconte-t-il. On les plaçait dans une unité qui n’avait rien à voir avec leur travail, dans une petite pièce sans fournitures. On les laissait comme ça, pendant des semaines, sans donner d’explication. Logiquement, ils devaient continuer à faire leur travail comme avant, mais n’ayant plus aucun outil de travail, c’était impossible. Ils finissaient tous par craquer et remettre leur démission.»

Serge est un numéro spécial : il est un des rares tablettés qui osent aborder leur nouvelle situation. «C’est un sujet délicat : les employeurs ne se vantent pas d’avoir mis au rancart des travailleurs, et du côté des employés, c’est presque tabou», reconnaît Jean-François Pelchat, porte-parole de la Commission des normes du travail. L’organisme ne compile d’ailleurs pas de données à ce sujet.

Difficile, donc, d’évaluer l’ampleur du phénomène. Une piste : la mise au rancart est considérée comme une forme de harcèlement psychologique. Au cours des quatre dernières années, la Commission des normes du travail a reçu 8 631 plaintes pour ce type de harcèlement. «Les cas de tablettage représentent une petite partie de ces plaintes», souligne cependant Jean-François Pelchat.

Chez les syndicats, qui s’occupent des plaintes pour harcèlement psychologique de salariés régies par des conventions collectives, même son de cloche. «Le tablettage peut faire l’objet d’une réclamation à la CSST pour lésion psychologique. On voit des cas passer, mais pas plus de quelques-uns par année», constate Jean Dussault, conseiller au Service de la santé et de la sécurité du travail à la FTQ.

«Les syndicats sont souvent impuissants à aider les personnes mises au rancart, puisque dans les faits, elles continuent d’être payées et leur contrat de travail n’est pas rompu, fait valoir Angelo Soares, professeur au Département d’organisation et ressources humaines à l’UQAM. Et puis, les gens ont honte de dire qu’ils sont payés à ne rien faire. On peut déposer une plainte pour harcèlement psychologique ou demander un arrêt de travail pour des raisons de santé mentale, mais c’est souvent difficile à prouver.»

Gaspillage

Mais pourquoi diable une entreprise gaspillerait-elle ses ressources en payant des employés qu’elle garde inactifs? Pour Dominique Lhuilier, professeure de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers, à Paris, et auteure de l’ouvrage Placardisés : des exclus dans l’entreprise, le tablettage n’est pas aussi absurde qu’il en a l’air. «On le fait pour préserver une paix sociale, ou l’image de l’entreprise. Si le salaire de l’employé n’est pas élevé et qu’il est en fin de carrière, c’est moins coûteux de le placardiser [NDLR l’équivalent français du régionalisme tablettage] que de payer des indemnités de licenciement ou une retraite anticipée. Parfois, la direction générale n’est même pas au courant que M. Dupont au bas de l’échelle est au placard», remarque-t-elle.

«C’est une manière de se débarrasser d’un problème, de pousser quelqu’un vers la sortie», renchérit Jean-Pierre Brun, titulaire de la Chaire en gestion de la santé et de la sécurité du travail, à l’Université Laval. «J’ai souvent vu des cadres dans de grandes organisations se faire confier des “projets spéciaux” en fin de carrière. Tout le monde savait que c’était un euphémisme pour dire qu’ils étaient tablettés.»

Dominique Lhuilier a mené des centaines d’entrevues avec des victimes de placardisation en France. Son constat : personne n’est à l’abri de la mise au rancart, peu importe le niveau hiérarchique ou le type d’organisation. Elle concède toutefois que la pratique est beaucoup plus courante dans les très grandes entreprises et dans la fonction publique. «La taille de ces organisations permet de masquer un phénomène pervers qui sauterait aux yeux dans une PME», confirme Jean-Pierre Brun.

Pour Dominique Lhuilier, le tablettage est un symptôme de la montée de la violence au travail à l’ère des restructurations et de la main-d’œuvre jetable. Elle souhaite que le phénomène soit davantage dénoncé sur la place publique, ce qui mènerait à des solutions concrètes. «Pour le harcèlement psychologique en général, les médias et la société se sont mobilisés et se sont dotés d’outils, de lois. La question des placards mériterait la même visibilité et la même mobilisation sociale et politique», fait-elle valoir.

Jean-Pierre Brun croit pour sa part que la récession économique qui pointe à l’horizon décourage cette pratique. «C’est déjà assez difficile pour les entreprises de dégager des marges de profit intéressantes, elles ne peuvent pas se permettre de payer des salaires pour rien.»

Chacun sa tablette

Dominique Lhuilier divise les tablettés en deux catégories distinctes : les «inutiles» et les «nuisibles». Ces qualificatifs n’ont rien à voir avec les attributs d’un individu, mais bien avec la manière dont il est perçu par l’organisation, précise-t-elle.

Dominique Lhuilier divise les tablettés en deux catégories distinctes : les «inutiles» et les «nuisibles».

Parmi les «inutiles», on trouve, par exemple, les personnes dont les compétences sont devenues obsolètes à cause de changements technologiques, celles qui reviennent d’un congé de maladie prolongé et qu’on voit dès lors comme moins performantes, ou encore les victimes du culte de la jeunesse, considérées comme trop vieilles, dépassées. «Bref, ce sont des personnes qui ne répondent plus au profil de performance recherché, et qu’on veut remplacer par des jeunes fringants qui vont souvent exiger des salaires moins élevés», explique-t-elle. Les «nuisibles», quant à eux, sont les contestataires, les têtes fortes qui défendent leur vision du travail, qui résistent et qui gênent l’organisation. «J’ai rencontré beaucoup de syndicalistes qui avaient été placardisés parce que leurs revendications déplaisaient», note-t-elle.

Peu importe les raisons qui ont mené à la tablette, être payé à ne rien faire n’est pas une partie de plaisir. Selon Angelo Soares, le tablettage est un coup direct dans l’estime de soi d’un travailleur. «Au Brésil, la tablette s’appelle “la salle des orchidées” parce que ceux qui ne font rien toute la journée sont considérés comme des éléments décoratifs. C’est très cruel et ces personnes sont souvent la cible de blagues. Cela génère énormément de stress et d’anxiété. »

Paradoxalement, les tablettés sont encore trop souvent considérés comme chanceux par l’organisation qui les met au débarras. «Certaines personnes qui placardisent estiment qu’elles font un geste très humain en permettant à l’employé de continuer à toucher un revenu», explique Dominique Lhuilier.

Quelle charité!

Comment se tenir loin de la tablette

Il existe bien des trucs pour éviter de se retrouver sur la voie de desserte. Nathalie Fortin, conseillère d’orientation et consultante, en donne quelques-uns.

· Miser sur la formation continue. Il est toujours utile de s’inscrire à des formations, même courtes, ou des ateliers de perfectionnement. Se tenir à la fine pointe de la technologie ou de l’innovation dans son domaine est toujours payant. Si votre entreprise n’offre pas ce genre de formation, voyez la dépense comme un investissement à long terme.

· Demeurer vigilant. La carrière, c’est comme la santé, on ne peut pas arrêter de s’en occuper. Périodiquement, c’est vital de se demander quel serait notre plan de match si on perdait notre emploi. Quel est le positionnement de l’organisation? Nos compétences sont-elles à jour? Peut-on les transférer dans un autre domaine? Comment s’y prendrait-on pour trouver un autre emploi? Voilà des questions essentielles à se poser.

· Signifier son intérêt. Avoir de l’initiative, montrer un peu d’enthousiasme. Soumettre des idées, des projets. C’est particulièrement vrai pour les personnes qui reviennent d’un arrêt de travail et qui doivent se débarrasser de l’étiquette «fragile».

· Tisser des liens. Faire partie de comités. Participer à des activités qui permettront de créer des contacts.

· Mieux se connaître soi-même. Ceux qui réussissent à bien se sortir de la tablette sont ceux qui saisissent l’occasion pour nourrir de nouveaux projets professionnels ou réaliser de vieux rêves. Pourquoi ne pas développer dès maintenant ce rêve ou ce projet professionnel qui nous tient à cœur?

7 Innovations qui ont changé nos vies

Tendances

Innovation

Le G7

Le monde n’est pas à court d’innovations. Si certaines se révèlent des pétards mouillés (adieu les minidisques et la société des loisirs!), d’autres deviennent carrément in-dis-pen-sa-bles. Celles qui nous arrachent à chaque utilisation un «je sais ben pas comment on faisait avant!» En voici sept. Sept grandes idées dont on ne veut plus se passer.

Par Marie-Claude Élie Morin

Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 9
octobre 2008

Les congés parentaux pour les pères et les travailleurs autonomes

Il aura fallu 10 ans de négos laborieuses entre Québec et Ottawa pour qu’aboutisse enfin le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP), le 1er janvier 2006. Pour le plus grand bonheur des parents, le gouvernement québécois ne s’est pas contenté d’offrir sa version du programme fédéral, il l’a bonifié : un revenu maximal assurable plus élevé et des prestations plus généreuses, une couverture pour les travailleurs indépendants, et un congé de paternité de cinq semaines.

Selon le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, en 2006, 38 269 pères se sont prévalus du congé de paternité. En 2007, 49 851 papas ont profité du congé, et entre janvier et juin 2008, ils étaient 24 960 à avoir passé plus de temps avec leur poupon. Les congés chevauchent parfois deux années : il faudra attendre la fin de 2008 pour obtenir un portrait réel des congés en 2007.

Depuis 2006, c’est aussi des milliers de travailleurs autonomes qui ont accès à des congés parentaux adaptés à leur réalité. «Chose certaine, le nouveau régime est l’un des plus généreux en Amérique du Nord. Sans être une mesure nataliste, je crois que c’est un incitatif de plus pour faire des enfants», dit Claude Morin, porte-parole du Ministère dans le dossier du RQAP. «À long terme, ces nouveaux congés familiaux vont augmenter le taux de natalité et améliorer la qualité de l’éducation des enfants québécois», juge Benoit Lévesque, professeur de sociologie spécialisé en transformations sociales à l’UQAM. Qui a dit baby-boom?

La Grande Bibliothèque

Montréal traversait une période économique difficile en 1996, quand Lise Bissonnette réclamait dans les pages du Devoir une très grande bibliothèque pour le Québec, à l’image de la Bibliothèque Nationale de France. Deux ans plus tard, Lucien Bouchard lançait officiellement le projet. «Le taux de chômage tournait autour de 14 %, le magasin Simpson’s était à l’abandon, Eaton faisait faillite», raconte l’urbaniste et chef de Projet Montréal, Richard Bergeron. «Alors que l’état d’esprit général voulait que Montréal soit en train de mourir, le gouvernement a décidé de lancer un grand projet culturel.»

Le résultat du concours architectural ne fait pas l’unanimité, et les critiques se déchaînent lorsque les plaques de verre du revêtement se mettent à pleuvoir. Depuis l’ouverture au printemps 2005, Frédéric Metz, professeur à l’École de design de l’UQAM, n’en démord pas : l’extérieur de l’édifice est une catastrophe. Il reconnaît toutefois que la Grande Bibliothèque est très appréciée par la population.

«Les gens la fréquentent assidûment, et l’emprunt de DVD et de CD marche très fort», illustre-t-il. En effet, les usagers d’horizons très divers – étudiants, familles, retraités, nouveaux arrivants – y trouvent tous leur bonheur. Et pas seulement des Montréalais : grâce au prêt entre bibliothèques, les lecteurs de toute la province peuvent fureter dans le catalogue de l’établissement de la rue Berri.

Alors qu’on en prévoyait 3 000, c’est 9 000 personnes qui franchissent les portes de la Grande Bibliothèque tous les jours. On compte 1 000 nouveaux abonnés par semaine. Un succès qui ne se dément pas.

L’interdiction de fumer dans les bars et les restaurants

Au printemps 2006, les tenanciers de bars poussaient les hauts cris et prédisaient l’apocalypse. Bientôt, il ne serait plus possible d’en griller une en savourant une pinte de blonde au bar, ou après un repas entre amis au resto.

Le 31 mai 2006 – date d’entrée en vigueur des nouvelles dispositions de la Loi sur le tabac – est passé, et la catastrophe annoncée n’a jamais eu lieu. La Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec ne compile pas de statistiques sur le chiffre d’affaires de ses 2 000 membres.

L’organisme a tout de même noté une diminution de 17 % des profits liés aux loteries vidéo dans l’année qui a suivi l’entrée en vigueur de la Loi, ce qui révèle une baisse temporaire de fréquentation de certains établissements. «Cela dit, il n’y a pas eu plus de faillites cette année-là qu’au cours des années précédentes», assure Renaud Poulin, président de la Corporation. «Aujourd’hui, il y a même beaucoup de fumeurs qui sont d’accord avec la loi!» ajoute-t-il.

Outre les bénéfices pour la faune des bars et des restaurants, la loi anti-tabac a également eu des retombées positives pour la santé publique en général. Selon une étude commandée par la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac, le nombre de fumeurs au Québec est passé de 1,5 million à 1,1 million entre le printemps 2006 et le printemps 2007. Le nombre de cigarettes fumées chaque jour par les Québécois aurait aussi diminué, passant de 21,7 millions à 16 millions en semaine et de 24,3 millions à 17,8 millions la fin de semaine.

Dire qu’hier encore il était impossible de rentrer d’une soirée sans empester le vieux cendrier…

Les réseaux Wi-Fi : un Québec sans fil

«On assiste à l’avènement de ce sur quoi on fantasmait dans Star Wars : des appareils miniatures avec lesquels on peut communiquer de partout à la vitesse de l’éclair», observe Frédéric Metz, professeur à l’École de design de l’UQAM.

C’était tentant de parler de Facebook, MySpace et autres réseaux sociaux virtuels, des GPS qui font leur apparition dans nos voitures, des blogues ou encore de la télévision sur demande. Les innovations technologiques dans le domaine des télécoms se sont tellement multipliées ces dernières années qu’il est difficile d’en choisir une seule.

Cela dit, la prolifération des réseaux sans fil est emblématique de notre époque. Qu’on soit au chalet, en voiture, au boulot ou même au lit, on peut maintenant envoyer un dossier au bureau, trouver des indications routières sur Google Maps ou encore regarder un reportage sur la Somalie.

«C’est un élément très visible des changements technologiques, qui touchent à la fois nos conditions de vie et nos conditions de travail», remarque Benoit Lévesque, professeur de sociologie spécialisé en transformations sociales à l’UQAM. «Ça rejoint certaines valeurs très actuelles, soit la qualité de vie et la convivialité.»

L’interdiction d’accrochage au hockey

Après le lock-out de la saison 2004-2005, pendant lequel les amateurs de hockey avaient dû se priver de leurs messes sportives régulières, les dirigeants de la LNH se demandaient comment récupérer les fidèles. Réponse : il fallait améliorer le spectacle. «Un coup de barre était nécessaire», relate Alain Usereau, commentateur sportif au 98,5 FM, à Montréal.

Même s’il était en principe déjà interdit, l’accrochage avait toujours été toléré. «Depuis la fin des années 1970, ça empirait chaque année. Le jeu devenait lent, et c’était devenu très rare de voir une équipe marquer trois buts par match, par exemple», se souvient-il.

On a donc décidé, à partir de la saison 2005-2006, d’appliquer rigoureusement le règlement existant. Aujourd’hui, le jeu est plus rapide, plus spectaculaire et les joueurs plus talentueux ont l’espace pour se démarquer. «Même les gros gorilles doivent patiner plus vite aujourd’hui. Les joueurs qui ont un coup de patin déficient survivent moins longtemps qu’autrefois dans la LNH», conclut Alain Usereau. Et la grande messe du hockey est redevenue incontournable, comme en font foi les cotes d’écoute de RDS.

Les aliments intelligents

L’époque où tante Jeannine ajoutait sans arrière-pensée du shortening aux gâteaux est révolue. Énergétique, probiotique, antioxydant, oméga-3, sans gras trans… Les aliments d’aujourd’hui sont fonctionnels : on les consomme parce qu’ils comportent des bienfaits physiologiques démontrés ou encore parce qu’ils réduisent les risques de maladies.

Le Dr Parviz Ghadirian, chercheur en oncologie au Centre hospitalier de l’Université de Montréal, s’intéresse depuis de nombreuses années aux liens entre la nutrition et le cancer. Il confirme que les habitudes alimentaires des Québécois ont beaucoup changé depuis 15 ans et que cette tendance s’est accentuée dernièrement. «Il y a de plus en plus d’aliments transformés sur le marché qui affichent des propriétés santé particulières.»

Seul bémol : vérifier si un jus contient des polyphénols ou si un œuf renferme des oméga-3, comme l’emballage le prétend, est impossible pour le consommateur. Le Dr Ghadirian déplore que l’étiquetage ne soit pas davantage surveillé. En attendant, nos bons vieux fruits et légumes reprennent du galon. Trouvez pas que les bleuets goûtent meilleur maintenant qu’on sait qu’ils réduisent les risques de cancer?

Le Métro à Laval

Ces dernières années, de nouvelles pistes cyclables et rues piétonnes sont apparues à Montréal et à Québec. Des mesures encourageantes pour le transport sans voiture, mais qui ne font pas le poids dans notre palmarès face aux trois nouvelles stations du métro de Montréal à Laval. Le trajet entre l’île Jésus et le centre-ville de la métropole prend 30 minutes, peu importe le temps qu’il fait, au lieu des 50 à 90 minutes en voiture.

«Après l’ouverture du métro en 1966, on remettait périodiquement sur la table la possibilité d’un prolongement vers Laval», rappelle Richard Bergeron, urbaniste, expert en transport et aujourd’hui chef de Projet Montréal.

Depuis le printemps 2007, on se bouscule au portillon des stationnements incitatifs et les habitants de la banlieue nord de Montréal adoptent le métro en masse. En septembre 2008, la STM mesurait environ 65 000 déplacements par jour de semaine dans le tronçon Montmorency-De la Concorde-Cartier, alors qu’on en prévoyait 35 000 à l’ouverture des nouvelles stations. Et il y a aura encore plus de place pour ceux qui hésiteraient toujours. Un appel d’offres a été lancé en juillet dernier pour de nouvelles rames plus spacieuses qui seront mises en service sur la ligne 2 (orange).

Le prix mirobolant de l’essence en convaincra peut-être d’autres de troquer la bagnole contre la carte à puce.

Seuls ensemble

Tendances

Syndicat pour travailleurs autonomes

Seuls ensemble

Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 7
août 2008

Dans la région de New York, le Freelancers Union, un «syndicat» de travailleurs autonomes, rassemble aujourd’hui 75 000 membres. Les pigistes du Québec peuvent-ils rêver à une pareille association?

par Marie-Claude Élie Morin

Sarah Horowitz, fondatrice du Freelancers Union

«L’échinacée n’est pas une forme acceptable d’assurance médicale». C’est ce que les usagers du métro de New York pouvaient lire ce printemps sur les affiches un brin baveuses du Freelancers Union, un syndicat de travailleurs autonomes fondé par une jeune avocate, Sara Horowitz.

Tout a commencé par une plaisanterie ironique. Après ses études en droit, Sara Horowitz est embauchée par un puissant syndicat qui s’empresse de la «reclassifier» comme travailleuse autonome afin d’épargner les coûts associés aux avantages sociaux. Un jour, des collègues de travail lui offrent, à la blague, de la papeterie avec un en-tête qui fait d’elle la présidente de l’«Union des travailleurs transitoires».

L’idée fait son chemin dans l’esprit de Sara Horowitz. «On voulait travailler sur un nouveau modèle syndical, raconte Sara Horowitz depuis son bureau de Brooklyn. Les lois du travail aux États-Unis ont vu le jour dans les années 1930, à une époque où la majorité des travailleurs avaient le même employeur pendant toute leur vie. Aujourd’hui, environ 30 % des travailleurs évoluent sans relation avec un employeur ou alors cette relation est considérablement affaiblie.»

La loi américaine considère le travailleur autonome comme un entrepreneur indépendant, et il n’a pas le droit de se syndiquer. La plupart des travailleurs autonomes n’ont ainsi pas d’assurance médicale parce que ça devient trop coûteux pour eux d’acheter des polices individuelles.

La mission du Freelancers Union est toute simple : constituer une organisation sans but lucratif qui va permettre aux travailleurs autonomes d’utiliser la force du nombre pour négocier des polices d’assurance abordables. L’adhésion de base est gratuite et les membres achètent les services qu’ils veulent, à la carte.

Aujourd’hui, le Freelancers Union compte plus de 70 000 membres. L’équipe de Sara Horowitz milite pour obtenir des politiques fiscales mieux adaptées à la réalité des travailleurs indépendants, notamment une forme d’assurance-emploi.

Un exemple pour le Québec?

Selon l’Institut de la statistique du Québec, 13,3 % de la main-d’œuvre québécoise était constituée de travailleurs autonomes en 2006. Cette proportion va en augmentant. Le recensement de 2006 de Statistique Canada indique en effet que le nombre de travailleurs autonomes avec une entreprise constituée en société a crû de 17,9 % entre 2001 et 2006. Une croissance deux fois et demie plus forte que ce que l’on observe chez les salariés.

Or, les lois du travail n’ont pas suivi cette transformation du marché de l’emploi. Comme aux États-Unis, la syndicalisation des pigistes n’est toujours pas permise, et les services collectifs qui leur sont destinés demeurent peu nombreux.

Tous les pigistes ne sont pas en situation précaire. Des ingénieurs, des informaticiens, des avocats et certains coiffeurs gagnent très bien leur vie. La précarité guette toutefois bon nombre d’entre eux. En 2005, la Coalition des travailleurs et travailleuses autonomes du Québec établissait le revenu moyen des travailleurs autonomes à un peu plus de 29 000 $, un salaire nettement insuffisant pour s’offrir des assurances santé complémentaires ou un fonds de retraite digne de ce nom.

«Si je manque de travail pendant un certain temps, je n’ai pas le droit à l’assurance emploi, raconte Annie Langlois, styliste. Les assurances dentaires ou autres, on oublie ça. Quand je travaille beaucoup, ça va, mais dès qu’il y a un creux, ça devient très stressant.»

Même son de cloche du côté de Mélanie Veilleux, designer de mode. «Rien n’est organisé pour nous faciliter la vie. Par exemple, c’est difficile d’obtenir du crédit du côté des banques et des institutions. C’est quand même dommage que le fait de générer son propre emploi ne soit pas plus valorisé.»

Des recommandations tablettées

Le besoin de protection sociale des travailleurs autonomes et atypiques a fait l’objet d’une volumineuse étude en 2003 – le rapport Bernier – commandée par le ministère du Travail et dirigée par Jean Bernier, professeur au Département des relations industrielles de l’Université Laval.

«Une importante partie de ces travailleurs ont très peu de sécurité sociale puisque la loi les considère comme des entrepreneurs, constate Jean Bernier. Ils n’ont pas le droit de se syndiquer et n’ont pas accès à l’assurance emploi ni aux caisses de retraite, à une exception près, soit les artistes de la scène et du cinéma, qui sont représentés par l’Union des artistes. Notre rapport recommandait de s’inspirer de ce modèle et de l’appliquer à d’autres secteurs.»

Il donne l’exemple des travailleurs du multimédia, qui se comptent aujourd’hui par milliers au Québec, et qui travaillent fréquemment pour plusieurs clients ou employeurs à la fois. Malheureusement pour ces travailleurs, le rapport Bernier s’empoussière depuis au rayon bien garni des rapports tablettés.

De toute façon, le gouvernement, lui-même employeur, empêche la syndicalisation de certains de ses «pigistes». En décembre 2003, l’adoption de la Loi modifiant la Loi sur les centres de la petite enfance et autres services de garde à l’enfance a retiré le droit de se syndiquer aux éducatrices en milieu familial. Elles avaient pourtant obtenu ce droit auprès du Tribunal du travail. Ces éducatrices seraient de fausses travailleuses autonomes.

Martine Lespérance fait partie des éducatrices qui cherchent à obtenir les mêmes avantages que leurs consœurs des CPE. «Pour l’instant, j’ai tous les inconvénients du salariat – je ne choisis ni mes tarifs ni mon horaire – et tous les inconvénients du travail autonome – je n’ai pas de congés payés ni d’assurance emploi», déplore-t-elle.

La Centrale des syndicats du Québec souhaite faire invalider ces lois et attend toujours la décision de la Cour supérieure du Québec à cet égard.

Faites-le en groupe

De leur côté, les grands syndicats se positionnent et militent en faveur de certains regroupements. Ainsi, les chauffeurs de taxi reçoivent l’appui du Syndicat des Métallos, affilié à la FTQ. En pilotant le Regroupement professionnel des chauffeurs de taxi, le syndicat défend leurs intérêts devant les différents paliers de gouvernement et leur donne accès à des tarifs préférentiels pour les assurances et l’essence, moyennant une cotisation annuelle de 190 $.

En 2005, la Coalition des travailleurs et travailleuses autonomes du Québec (CTTAQ) voyait le jour, avec pour mission de représenter ces différentes associations et d’être un interlocuteur unique auprès du gouvernement. «Nous avons notamment défendu les droits des travailleurs autonomes dans l’application du Régime québécois d’assurance parentale, et nous continuons à travailler pour obtenir plus de justice fiscale pour nos membres», explique Stéphane Laforest, président de la Coalition.

Faute de moyens, la CTTAQ est très peu visible et peine à se faire connaître par les travailleurs autonomes.

Génération cigale

L’anonymat dans lequel baigne la CTTAQ tient peut-être à ceci : les autonomes sont généralement satisfaits de leur vie!

«Je trouve que je ne peux pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Je me dis que la précarité est la contrepartie de la liberté que j’ai au quotidien et des déductions fiscales auxquelles j’ai droit», confie Samuel Dansereau, entrepreneur en immobilier.

Une attitude plus cigale que fourmi, constate Martine D’Amours, sociologue et chercheuse au Département de relations industrielles de l’Université Laval. «On a encore l’image de l’entrepreneur qui réussit. Ça existe, mais il y a aussi beaucoup de travailleurs autonomes qui vivent d’énormes difficultés et ils sont peu nombreux à prendre la parole», déplore-t-elle.

Elle n’est pas non plus impressionnée par les associations professionnelles qui négocient des avantages collectifs pour leurs membres, comme le Freelancers Union. «Ce sont des initiatives intéressantes, mais elles sont très éparpillées et le fardeau demeure disproportionné pour les travailleurs autonomes par rapport aux salariés, parce qu’ils sont seuls à cotiser. Ceux qui profitent de leur travail, c’est-à-dire les employeurs ou les clients, s’exemptent des coûts. On va se retrouver plus tard avec une génération de retraités pauvres, qui n’auront pas profité de régimes d’épargne. Il y aura un coût à payer.»