La dictature du bonheur – le documentaire

Le 14 novembre 2016 à 21h, Télé-Québec diffusera l’adaptation documentaire de mon essai publié en 2015 chez VLB Éditeur. J’ai eu la chance de travailler avec une équipe formidable des Productions Zone3 sur ce projet tourné de juillet à octobre 2016, notamment le réalisateur Frédéric Nassif et la productrice Dominique Veillet.

En rediffusion vendredi 18 novembre à 13h et dimanche 20 novembre à 20h.

http://www.telequebec.tv/documentaire/la-dictature-du-bonheur/

La version intégrale du documentaire sera également disponible gratuitement par la suite sur la Zone Vidéo de Télé-Québec: http://zonevideo.telequebec.tv/

Synopsis

Sur Facebook et Instagram, on affiche des vies parfaites alors que parfois, dans l’intimité, tout s’écroule. Les livres de croissance personnelle, les blogues de mieux-être, les réseaux sociaux, les conférenciers en tout genre et même les grands médias nous répètent sans cesse que nous sommes les seuls responsables de notre bonheur, et que celui-ci est un choix. Que l’on peut – et donc que l’on devrait – s’entrainer à être plus heureux. Le bonheur est devenu un impératif social, au même titre que la minceur, la beauté et la réussite financière.

Le documentaire La dictature du bonheur est une quête à la fois personnelle et journalistique pour mieux comprendre cette popularité grandissante du culte de la pensée positive et les conséquences dans nos vies de la recherche obsessive du bonheur.

En 2012, la journaliste Marie-Claude Élie Morin a perdu son père des suites du cancer, après de longs mois d’hospitalisation. Coach et conférencier en entreprise, celui-ci avait toujours été d’un optimisme fervent, pratiquait le yoga depuis des décennies, prenait un soin jaloux de sa forme physique et de son alimentation, n’avait jamais fumé et ne buvait pas. « Il avait tout fait comme il faut pour être heureux et en santé. Jusqu’à la fin, il était persuadé qu’il allait guérir et demeurait extrêmement positif, ce qui est tout à son honneur. Mais j’ai eu l’impression que cela nous a aussi malheureusement privé de certaines conversations authentiques à la fin de sa vie. Sa mort a provoqué une grande remise en question personnelle pour moi au sujet du contrôle qu’on a sur notre bonheur», dit la journaliste.

Pour elle, ce deuil met aussi en lumière le fait qu’à l’heure actuelle, une industrie multimilliardaire du bonheur et du mieux-être ne fait que grossir, offrant aux personnes en perte de repères mille trucs et recettes censées éloigner les épreuves et rendre leurs vies plus riches et satisfaisantes. Un constat qui lance son enquête pour mieux comprendre le phénomène.

Au fil des rencontres avec des personnalités phares de la croissance personnelle comme Guy Corneau et des coachs qui attirent des légions d’adeptes, comme David Bernard, de discussions avec des blogueuses et instagrammeuses qui projettent une image de vie parfaite sur les réseaux sociaux, de rencontres émouvantes avec des personnes qui ont souffert de la tyrannie de la pensée positive, et avec d’autres qui s’en servent au contraire pour tenter d’améliorer leur vie, la journaliste pose la question : qu’est-ce que cette quête effrénée du bonheur dit sur nous, comme société, à l’heure actuelle ? Et comment éviter que cela devienne un piège ?

 

 

La dictature du bonheur – essai

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Mon premier essai, La dictature du bonheur, est sorti en librairies le 1er avril 2015. Même si je gagne ma vie depuis plus de quinze ans avec ma plume, je reportais souvent à plus tard le projet d’écrire un livre, faute de temps et, disons-le, parce que j’étais légèrement paralysée par le doute et la peur de l’échec. Comme beaucoup de gens, je crois! Et puis, un jour, quelqu’un a lu un reportage que j’avais écrit sur la quête du bonheur pour ELLE Québec et m’a présenté la belle équipe de VLB Éditeur. À partir de là, tout s’est enchaîné très vite. Bien que la recherche sur le sujet m’occupe depuis longtemps, le livre a été écrit dans une période très intense de six mois.  Une très belle expérience qui m’a donné envie de recommencer bientôt.

À propos du livre:

L’industrie des coachs de vie, du développement personnel et du self-help est plus florissante que jamais. Le bonheur est devenu un impératif, au même titre que la minceur et le succès professionnel. Santé physique, équilibre mental, vie de couple, finances : on met constamment en avant la nécessité d’avoir toujours une attitude volontaire et « positive », parfois au mépris de la réalité. Marie-Claude Élie-Morin l’a réalisé de la manière la plus intime qui soit au décès de son père. Dans ce livre, elle expose avec humour et discernement les vicissitudes d’une manière de penser qui fait que beaucoup de gens en arrivent à se blâmer d’être malades, malheureux, seuls ou pauvres. À force de nous répéter que nous sommes les seuls artisans de notre bien-être, la dictature du bonheur ne serait-elle pas en train de nous isoler des autres et de nous couper de nous-mêmes ?

Un extrait du livre ici

On peut se le procurer ici 

 

 

Sept étapes pour survivre au trop-plein d’information

 

Sept étapes pour survivre au trop-plein d'information

Publié dans Nouveau projet, Mars 2015

MODE D’EMPLOI

À l’heure actuelle, nous sommes exposés à l’équivalent de 34 gigaoctets de données par jour—c’est cinq fois plus qu’en 1986. Comme nos neurones ne peuvent analyser que 120 bits par seconde (ce qui revient à écouter deux personnes parler en même temps), nous distinguons de moins en moins bien le futile de l’utile. Tout ce travail cérébral nous laisse fatigués et distraits, plus prompts à perdre nos clés, à oublier un mot de passe, à rater un rendez-vous ou à vivre l’épuisement professionnel. Daniel J. Levitin est professeur en neurosciences du comportement à l’Université McGill. Dans The Organized Mind, il se penche sur les manières dont le cerveau humain a appris à traiter et à organiser l’information. Tenter d’entrainer notre paresseuse matière grise à mieux répondre au déluge de données ne sert à rien, affirme-t-il. Il est préférable d’adapter notre environnement extérieur pour profiter davantage de ce que notre cerveau fait déjà très bien. Résumé.

La suite à lire dans le numéro Printemps-Été 2015 de Nouveau projet ou télécharger ici:

 

Peut-on pleurer au travail?

Crédit à venir
Illustration : crédit à venir

ELLE Québec, 2013

Il vous est peut-être déjà arrivé de vous réfugier dans les toilettes du bureau pour verser quelques larmes. Vous n’êtes pas la seule! Les émotions sont souvent mal vues au travail, et créent un sentiment de honte chez la personne qui les vit. Pourtant, lorsqu’elles sont bien exprimées, elles peuvent enrichir notre vie professionnelle.

Quand Elle Québec m’a proposé d’écrire sur l’émotivité au boulot, je ne me doutais pas que je me retrouverais bientôt incapable de contenir mes propres émotions pendant mes heures de travail. Pourtant, j’étais prise dans un tourbillon depuis des mois: mon père était très malade et j’effectuais de nombreux allers-retours pour lui rendre visite à l’hôpital. J’avais néanmoins réussi à compartimenter ma vie de façon à ce que mon travail n’en souffre pas trop. Pas question de laisser la tristesse m’empêcher de livrer la marchandise, hein? Mon père est mort peu de temps avant Noël. Puis, début janvier, et à quelques jours de mon 35e anniversaire, mon amoureux m’a annoncé qu’il voulait rompre après quatre ans de vie commune. C’en était trop! Un jour, j’ai dû quitter précipitamment un meeting important pour me réfugier dans les toilettes parce que j’étais incapable de retenir mes larmes. Un peu gênant de revenir s’assoir après 20 minutes, les yeux et le nez rougis… Quelques jours plus tard, alors que j’étais au téléphone avec un client exigeant, je me suis entendue soupirer bruyamment, exaspérée. Mon interlocuteur n’a pas semblé apprécier. Garder mon chagrin dans un petit compartiment fermé à clé pendant les heures de travail? Ce n’était plus possible.

Je suis loin d’être la seule à m’être laissé emporter par les émotions au boulot. Élizabeth, 34 ans, responsable de la programmation dans un théâtre, m’a confié avoir pleuré de rage devant sa patronne un peu brouillonne qui avait égaré une réservation de salle. Catherine, 26 ans, coordonnatrice dans une agence de pub, m’a avoué avoir déjà «pété sa coche» lorsqu’elle se trouvait seule au bureau, tard le soir – puis d’avoir prié pour que les caméras de surveillance n’aient pas capté sa crise de larmes! Curieusement, les hommes que j’ai interrogés ne se souvenaient pas d’avoir été émotifs au travail. Il semble que les femmes soient les seules à se réfugier dans les toilettes pour verser quelques larmes…

La journaliste américaine Anne Kreamer a interviewé 700 hommes et femmes pour son ouvrage It’s Always Personal: Emotion in the New Workplace. Son constat: les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à avoir déjà exprimé leurs émotions au boulot (par exemple, 41% des femmes qu’elle a interrogées ont déjà pleuré au bureau, comparativement à 9 % des hommes).

Ce qui ne veut pas dire que les gars n’expriment jamais ce qu’ils ressentent dans un contexte professionnel…«Les hommes manifestent leurs émotions différemment: ils se retirent dans le silence, deviennent plus impatients, plus autoritaires ou plus colériques», fait remarquer Sylvie Giasson, auteure de La dépression n’était pas dans mon plan de carrière.

Le hic, selon Anne-Cécile Sarfati, rédactrice en chef adjointe de Elle France et auteure de l’ouvrage Être femme au travail, c’est que le monde du travail est encore dominé par des valeurs masculines, comme la force de caractère et la maîtrise de soi, et que les épanchements sont considérés comme un signe de faiblesse. «Dans les sociétés occidentales, même si les femmes sont de plus en plus nombreuses, le travail est encore pensé par les hommes, pour les hommes», souligne la journaliste française. Voilà pourquoi tant de femmes croient qu’elles ont un comportement inadéquat dès qu’elles ne parviennent pas à contenir leurs larmes.

Ce qui joue également contre elles, c’est qu’on interprète plus favorablement les émotions si elles sont exprimées par un représentant de la gent masculine. «Un homme ému au point d’avoir la larme à l’oeil est vu comme ayant une belle sensibilité. Alors qu’on dit d’une femme qui pleure au travail qu’elle « craque » ou qu’elle « pète les plombs »», fait remarquer Anne-Cécile Sarfati.

On n’a qu’à penser au vidéo de Barack Obama versant quelques larmes lors d’un discours qu’il prononçait devant son équipe électorale à la suite de sa réélection en 2012.Pour la majorité des commentateurs politiques, cet épisode a montré la grande humanité du président américain. Mais aurait-on accueilli avec autant d’admiration ces remerciements larmoyants s’ils avaient été prononcés par Hillary Clinton? Que non! croit la psychiatre américaine Judith Orloff: «Les hommes supportent très mal de voir une femme pleurer. D’ailleurs, des recherches ont montré que la vue et même l’odeur des larmes féminines font baisser leur taux de testostérone et éveillent en eux un sentiment d’échec et de faiblesse. Or, dans un contexte de performance professionnelle, la testostérone est essentielle pour les hommes, puisque cette hormone leur permet de passer en mode « guerrier ». Voilà pourquoi ils réagissent souvent avec colère et mépris devant une collègue qui larmoie.»

Un changement de valeurs s’opère toutefois dans la sphère professionnelle. On le doit au nombre croissant de femmes qui sont promues à des postes de gestion, mais aussi à l’arrivée de la génération Y sur le marché du travail. «Ces jeunes travailleurs cherchent davantage à être authentiques et ont un rapport différent à l’autorité, explique Anne-Cécile Sarfati. Ils ont été encouragés dès l’enfance à exprimer leurs états d’âme et tolèrent donc mal les systèmes d’autorité rigides, qui les empêchent de le faire. Ils manifestent également plus volontiers leur enthousiasme ou leur engouement, peu importe leur sexe.» Signe des temps, la directrice générale de Facebook, Sheryl Sandberg, avouait il y a quelques mois qu’elle avait déjà pleuré au travail. Lors d’un discours prononcé devant les nouveaux diplômés de la Harvard Business School, la femme d’affaires a confié qu’elle n’hésitait pas à exprimer ses espoirs et ses peurs à ses collègues et qu’elle s’attendait à ce que ceux-ci fassent de même. «Je ne crois pas que nous ayons un moi professionnel du lundi au vendredi et un moi personnel le reste du temps. Imposer ce genre de barrière n’a jamais fonctionné et, dans le monde d’aujourd’hui, où on cherche des voix authentiques, vraies, c’est encore plus absurde», affirmait l’auteure d’En avant toutes, un essai sur les raisons pour lesquelles les femmes ont du mal à grimper les échelons professionnels.

Celles qui s’imposent un corset émotif dès qu’elles mettent un pied au bureau devraient-elles prendre exemple sur Sheryl Sandberg? La psychothérapeute Valérie Colin-Simard croit que oui. «En survalorisant l’intellect au détriment de leurs émotions, les femmes privent le monde du travail de quelque chose de très précieux. Les émotions nous fournissent des renseignements importants sur les situations et les gens qui nous entourent. Nous avons tout avantage à les écouter», affirme l’auteure de l’essai Masculin-féminin: la grande réconciliation, qui prône une réhabilitation des valeurs féminines dans la sphère professionnelle.

Selon le neurologue américain Antonio Damasio, nous aurions d’ailleurs tort de croire que nos sentiments entravent notre raison. Ses recherches ont plutôt démontré qu’éprouver de la joie ou encore de la peur jouerait un rôle crucial dans les décisions que nous prenons chaque jour. C’est ce qui explique notamment pourquoi l’intuition est souvent de meilleur conseil qu’une réflexion longuement murie.

«On sous-estime la richesse et le potentiel des émotions au travail, croit Sylvie Giasson. Lorsque celles-ci sont bien canalisées et exprimées, elles favorisent l’innovation et la collaboration dans les entreprises puisqu’elles nourrissent le dialogue entre les employés.» Le concept d’intelligence émotionnelle, popularisé par le psychologue américain Daniel Goleman, va d’ailleurs dans ce sens. Il semble en effet que les employés qui ont un bon «quotient émotionnel», c’est-à-dire qui sont capables de reconnaître et de bien communiquer leurs émotions, mais aussi de faire preuve d’empathie envers les autres, auraient de meilleures possibilités d’avancement que leurs collègues qui possèdent les mêmes compétences qu’eux. De plus, contrairement à la croyance selon laquelle la vie personnelle ne doit pas interférer avec le travail, des études menées par la firme de sondage américaine Gallupont montré qu’il existe un lien très fort entre le fait de tisser des relations interpersonnelles avec ses collègues et celui d’être satisfait de sa vie professionnelle. Et qui dit amitié dit confidences au sujet de ce qu’on ressent… De quoi nous convaincre que la boîte de mouchoirs a bien sa place dans le tiroir de notre bureau, à côté de l’agrafeuse et des post-it!

Les émotions au travail, c’est bien, mais il faut apprendre à les apprivoiser! Voici six trucs pour vous aider à y parvenir:

On respire par le nez!

Les émotions sont comme des vagues. Quand on est envahie par la tristesse, la frustration ou la peur, on se rappelle de prendre quelques profondes respirations pour calmer nos battements cardiaques et nous détendre. On s’inspire de la méditation et on porte notre attention sur les sensations corporelles qu’on ressent à ce moment-là. Ça nous permet d’apaiser la tempête intérieure qui nous agite et de revenir à un état plus gérable.

On prend du recul au besoin.

On ne devrait pas être gênée de dire: «Excusez-moi, cette situation me rend mal à l’aise, peut-on en reparler un peu plus tard, quand j’aurai eu la chance d’y penser un peu?» On peut aussi trouver un petit prétexte pour s’absenter quelques minutes et revenir une fois qu’on aura retrouvé notre calme. Ainsi, on évite de dire ou faire des choses sur le coup de l’émotion qu’on pourrait regretter plus tard.

On évite d’accumuler les frustrations.

Lorsque la colère ou les larmes se manifestent, c’est souvent parce qu’on n’a pas su dire ce qui n’allait pas avant que la marmite déborde. On prend donc l’habitude d’exprimer poliment et calmement nos insatisfactions, au jour le jour, à nos collègues et à nos supérieurs.

On pratique la communication non-violente.

On parle au je, donc on nomme ce qu’on ressent en évitant d’accuser les autres. On adopte aussi la technique du «sandwich». On commence par dire ce qu’on apprécie, on explique ensuite ce qui nous pose problème et on termine en demandant à l’autre de nous aider à trouver une solution positive.

On entretient de bonnes relations avec nos collègues.

L’empathie et les attitudes amicales rendent les milieux de travail moins austères et permettent d’exprimer plus librement ce qu’on ressent.

On reconnaît nos torts si on a gaffé.

On n’a pas pu s’exprimer de manière constructive? On s’excuse auprès des personnes qu’on aurait pu blesser. On a pleuré comme une Madeleine et on se sent gênée? On évite de culpabiliser et on se rappelle qu’on est humaine, après tout!

 

 

 

 

 

 

Combattre les « trolls » et la misogynie 2.0

Nouveau projet 05

Selon Steph Guthrie, qui présentait récemment une allocution TED intitulée «The Problem with « Don’t Feed the Trolls »», encourager le silence par rapport à des comportements que l’on juge inacceptables donne le beau jeu aux trolls, qui ont l’impression que leurs opinions sont plus populaires qu’elles ne le sont en réalité, affirme-telle. Mais comment répondre intelligemment, sans se perdre en guéguerres futiles?

Comment combattre intelligemment les commentateurs haineux sur l’internet? Steph Guthrie, militante féministe canadienne, Martin Lessard, blogueur et chroniqueur techno, et Nellie Brière, stratège en médias sociaux à la CSN et pour le regroupement Les Inclusives, nous donnent huit conseils.

L’article est à lire ici

Ajouts:

Ma consoeur et amie Léa Clermont-Dion signait aussi récemment une lettre ouverte pour dénoncer la misogynie dont sont la cible les femmes qui prennent la parole sur le web. À lire.

La géniale émission américaine This American Life consacrait aussi une émission spéciale sur le harcèlement en ligne, particulièrement contre les femmes. La blogueuse Lindy West y confronte l’un de ses « trolls » en personne. Troublant et touchant.

 

L’architecture du bonheur

_DSC1328-138-7UNE CONCEPTION DU BONHEUR

ESQUISSES, Été 2011

L’architecture peut-elle nous rendre heureux? Vaste question. Depuis plusieurs années, les chercheurs en psychologie tentent d’y répondre, mais les architectes sont-ils à l’écoute?

Marie-Claude Élie Morin

Les recherches en psychologie environnementale confirment souvent des évidences. L’accès à des espaces verts est bienfaisant pour les enfants des quartiers défavorisés, les fenêtres ouvrantes dans les bureaux augmentent la satisfaction des employés, les escaliers attrayants sont davantage utilisés que ceux qui sont cachés, les systèmes d’aération performants améliorent la productivité des travailleurs… Du gros bon sens, quoi!

Comment expliquer alors que, dans les 50 dernières années, les architectes d’ici et d’ailleurs aient laissé construire tant d’immeubles dépourvus de fenêtres, tant de bureaux mal ventilés et tant de cages d’escaliers cauchemardesques?

« Les architectes et designers font la sourde oreille justement parce qu’ils savent qu’ils ont été trop dociles face au rouleau compresseur de la réduction des coûts dans la construction privée et dans le domaine public. La profession architecturale a aussi fait preuve d’un zèle excessif en voulant imposer certaines idéologies esthétiques ou visions utopistes, souvent au détriment des personnes les plus vulnérables dans nos sociétés », écrivait Thomas Fisher, doyen de l’École d’architecture de l’Université du Minnesota, dans la revue Harvard Design en 2005.

Christopher Spencer, professeur émérite au Département de psychologie de l’Université de Sheffield, en Grande-Bretagne, croit que cette affirmation tient encore la route aujourd’hui. Il se passionne depuis plus de 30 ans pour la psychologie environnementale en cherchant à toujours mieux comprendre le rapport qu’entretiennent les humains avec l’environnement bâti. Et il est souvent frustré de constater le dialogue de sourds qui perdure entre la psychologie et l’architecture.

« Peu d’écoles d’architecture intègrent la psychologie environnementale à leur programme d’enseignement. Ça ne fait tout simplement pas partie de la tradition architecturale de s’inspirer des recherches en sciences humaines », dit-il, citant en exemple une anecdote récente. « J’étais invité à une conférence sur l’impact de l’architecture sur notre bien-être mental organisée par le centre Dana du Musée des sciences, et j’ai été choqué par la nonchalance de l’architecte qui partageait le panel avec moi. »

L’architecte en question travaillait pour la prestigieuse agence Richard Rogers Stirk et venait de terminer un très beau projet de centre de traitement pour le cancer. Lorsqu’une personne dans l’auditoire lui a demandé de quelles recherches sur le bien-être psychologique des patients il s’était servi pour concevoir le bâtiment, il a répondu : « J’ai visité quelques centres existants, et j’ai ensuite laissé l’inspiration venir. » Spencer poursuit : « Croyez-vous qu’il aurait été aussi désinvolte s’il s’était agi d’incorporer de nouveaux matériaux au bâtiment? Au contraire, il aurait probablement cherché à s’appuyer sur des recherches solides. Cet exemple illustre à quel point les recherches en psychologie environnementale sont peu consultées par les architectes. »

Établir un lien de cause à effet entre des caractéristiques architecturales et le bien-être émotionnel s’avère toutefois un exercice périlleux, concède-t-il. « Les bâtiments que nous habitons et fréquentons ont très certainement un impact sur notre santé mentale, mais le défi est d’isoler certains facteurs, parce que les individus évoluent dans des systèmes complexes et que certains facteurs nuisibles viennent par grappes. Par exemple, les logements déficients sont souvent synonymes de quartiers pauvres, de mauvaise qualité de l’air et de vulnérabilité aux actes criminels. »

Il n’existe donc pas de recette magique pour créer un lieu « heureux », mais les recherches en psychologie peuvent nous renseigner sur une foule de phénomènes qui vont souvent à l’encontre des idées reçues. À parcourir les portfolios d’agences, par exemple, on croirait que les bureaux ouverts, décloisonnés et bien rangés favorisent la concentration et le bien-être. Or, les recherches montrent que les gens sont plus heureux au bureau lorsqu’ils peuvent y apporter des objets pour personnaliser leur espace de travail!

Des recherches pourtant accessibles

Il y a quelques années, on aurait pu croire que ces recherches souffraient de leur inaccessibilité : des textes hermétiques, rédigés dans une langue d’initiés, enfouis dans des revues spécialisées, disponibles seulement dans les bibliothèques universitaires. « J’irais même jusqu’à dire que certains chercheurs craignaient de perdre leur prestige dans le monde de l’enseignement supérieur en allant cogner aux portes de l’industrie avec leurs résultats de recherche. Mais aujourd’hui, les chercheurs déploient beaucoup d’efforts pour rendre l’information accessible », précise Christopher Spencer.

Un exemple éloquent? Le site Web et la base de données en ligne InformeDesign, un projet collaboratif entre l’American Society of Interior Designers et l’Université du Minnesota. Constamment mis à jour, le site met des milliers de résumés de recherches gratuitement à la disposition des architectes, designers, paysagistes et urbanistes. On peut y effectuer une recherche par type d’établissement (résidentiel, commercial ou d’enseignement, par exemple), par thème ou par public d’usagers visé. La mission du projet est de favoriser une meilleure intégration de la recherche à la pratique.

C’est une préoccupation qui ne date quand même pas d’hier. L’Environmental Design Research Association (EDRA), fondée en 1968 aux États-Unis, veut faire avancer et disséminer le plus largement possible les connaissances en design de l’environnement, dans le but de multiplier les environnements qui conviennent mieux aux besoins humains. Il faut toutefois devenir membre de l’organisation pour recevoir les publications et participer aux conférences.

Au Royaume-Uni, le Council on Architecture and the Built Environment (CABE), organisme public récemment intégré au Design Council, a joué un rôle important dans la promotion de l’excellence en architecture, incluant une meilleure compréhension de la relation complexe entre la santé humaine et le cadre bâti (voir encadré). À San Diego, en Californie, les membres de l’American Institute of Architects (AIA) ont fondé en 2003 l’Academy of Neuroscience for Architecture, qui finance des recherches à la croisée des chemins entre l’architecture et la neuroscience, pour mieux analyser comment notre cerveau réagit à l’environnement physique.

Mesurer les émotions

Certains individus font également des efforts pour faire circuler l’information et sensibiliser leurs collègues architectes aux dernières découvertes de la psychologie et des sciences cognitives applicables à la pratique architecturale. C’est le cas de Maria Lorena Lehman, architecte américaine, diplômée de Harvard et ex-chercheuse au Media Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

« J’ai été fascinée lorsque je suis tombée sur des recherches démontrant que l’aménagement d’une chambre d’hôpital pouvait avoir un impact important sur la consommation de médicaments, le sommeil, l’humeur et même la propension à se doucher et à se coiffer. J’ai décidé de consacrer mon travail à mieux comprendre l’interaction entre l’individu et le bâtiment. L’un de mes premiers projets était tout simple, il portait sur la signalisation et démontrait que des consignes visuelles claires et judicieuses dans le métro peuvent encourager l’usage des escaliers et, donc, aider les gens à faire un choix qui contribue à leur santé globale. »

Aujourd’hui, Maria Lorena Lehman partage ses trouvailles sur son blogue Sensing Architecture (sensingarchitecture.com). Passionnée de technologie, c’est d’une voix enjouée qu’elle parle de la mise au point de microcapteurs comme le Q sensor, qui pourraient bientôt nous en apprendre beaucoup sur les émotions suscitées par différents environnements. « C’est essentiellement un bracelet muni de bio capteurs qui détectent en temps réel le stress ou l’anxiété de la personne qui le porte. Le potentiel est énorme. Si les architectes pouvaient observer très précisément comment les usagers se sentent lorsqu’ils se promènent dans un bâtiment, ils pourraient recueillir des données précises sur les éléments qui fonctionnent et ceux qui sont problématiques. Ils se demanderaient ensuite comment dessiner les choses autrement. Cela mènerait à un meilleur dialogue entre l’architecte et l’usager, et favoriserait une architecture plus adaptable », croit-elle.

La technologie n’a cependant pas réponse à tout. « Au contraire, précise Lehman, une des choses qui m’agace le plus en architecture de nos jours est l’abus d’équipements technologiques qui deviennent finalement une source de stress pour les usagers. Je pense aux multiples machines médicales, par exemple, dont le bruit et les voyants lumineux déshumanisent les chambres d’hôpital. »

La preuve du bonheur

Avec tant de connaissances qui circulent, comment expliquer que les architectes tardent encore à emboîter le pas? « Il faudrait observer ce qui se passe et mesurer le bien-être des usagers dans les projets qui se construisent, mais c’est la nature du travail de l’architecte de préparer le prochain projet avant de consacrer du temps à l’éducation orientée vers la pratique (practice-oriented education). Et beaucoup d’architectes s’amourachent rapidement d’un style qu’ils ont du mal à remettre en question face à la recherche », souligne Christopher Spencer.

Denise Piché, professeure à l’École d’architecture de l’Université Laval, constate elle aussi le besoin urgent d’amener la recherche sur le terrain. « Il y a encore beaucoup d’automatismes, surtout dans l’architecture institutionnelle. On s’enferme dans des modèles qui se répètent à l’infini, et l’absence de variété écologique ne nous permet pas de tester certaines hypothèses. » Elle donne l’exemple des résidences pour personnes âgées, dont les plans sont souvent déterminés davantage par l’organisation du travail et le souci d’efficacité que par les intérêts de la clientèle qu’ils desservent. « Ce sont des établissements qui ressemblent à d’autres établissements. Pourtant, des exemples scandinaves ont démontré que les personnes âgées étaient plus heureuses dans de plus petits centres qui ressemblent à des maisons. »

Elle croit toutefois à l’émergence de meilleures pratiques. « Il y a un mouvement à l’heure actuelle vers un design appuyé sur la recherche, ou evidence-based design process. Nous voulons travailler avec les grands consortiums de construction, notamment dans les méga-hôpitaux, pour intégrer la recherche sur l’interaction entre l’usager et son milieu. » Elle cite le projet Pebble, une initiative du Center for Health Design, un organisme californien qui permet à plusieurs hôpitaux dans le monde de partager leurs constats et découvertes afin de favoriser le mieux-être des usagers.

« Nous façonnons nos édifices, et par la suite ce sont nos édifices qui nous façonnent », a dit Winston Churchill. Raison de plus pour se doter d’édifices « heureux »!

Vers le haut

ENCADRÉ : Quand la philo se mêle d’architecture

En 2006, le philosophe britannique Alain De Botton signait un essai intitulé L’architecture du bonheur. Le jeune auteur, qui aime s’attaquer à des sujets très contemporains, s’était déjà penché sur La petite philosophie de l’amour (1994) et L’art du voyage (2002) avant de réfléchir aux constructions que l’on habite… et qui nous habitent.

Alain De Botton fait sienne l’affirmation de Stendhal selon laquelle « la beauté est la promesse du bonheur », et déplore que la notion de beauté soit devenue presque tabou en architecture, alors qu’elle est au cœur de notre rapport avec le monde qui nous entoure.

Nous renvoyant à l’architecture religieuse, il souligne le besoin de l’être humain de construire des bâtiments qui traduisent sa vision d’une vie juste et bonne. « Qualifier un bâtiment de “beau” relève de beaucoup plus qu’une affinité esthétique. Cela traduit une attirance pour le mode de vie particulier véhiculé par cette structure à travers la forme de son toit, ses poignées de porte, ses cadres de fenêtres, son escalier et son mobilier. Ressentir la beauté de quelque chose signifie que nous ayons trouvé une expression matérielle de ce qui nous semble bon dans la vie.

Parallèlement, nous serons offensés par un bâtiment non pas parce qu’il enfreint une préférence visuelle intime et mystérieuse, mais parce qu’il est en conflit avec notre conception de la vie – ce qui explique en partie pourquoi des disputes aussi sérieuses que vicieuses explosent souvent lorsqu’il s’agit de déterminer une architecture convenable », écrit-il.

 

Et si on laissait tomber le prince charmant?

Quand on a rencontré notre Chéri, on était aussi émoustillée en sa présence qu’une fille au régime devant un comptoir de macarons. Les papillons, les atomes crochus, les conversations passionnantes où on découvrait tous nos points communs, du genre «Moi aussiiiii, j’adoooore l’humour british!» L’amour, quoi!

Mais après quelques années de vie commune, la déception a remplacé les papillons. «Est-ce vraiment l’homme qu’il me faut?» chuchote perfidement notre petite voix intérieure. On rêvait d’une union romantique et épanouissante auprès d’une âme soeur avec qui on serait profondément heureuse pour la vie. Mais au quotidien, pour être honnête, l’humour british nous fait moins rire, et on s’ennuie ferme par moments. «Où est mon Prince Charmant?» répète avec insistance notre petite voix intérieure.

Mauvaise nouvelle: il n’existe pas. Pire encore: à force de courir après lui, on risque de perdre l’homme en chair et en os qui est à nos côtés.

Un mythe tenace

 «Le hic, c’est que le mythe du Prince Charmant est répandu dans notre culture», croit Lori Gottlieb, auteure du best-seller Épousez-le! Selon elle, ce fantasme a toujours existé, comme en témoigne l’histoire de la littérature. «Autrefois, cependant, la distinction entre la fiction et la réalité était très nette. Les lecteurs de Jane Austen au 19e siècle, par exemple, savaient que ses romans n’étaient que pure fiction romantique. De nos jours, la frontière entre le mythe et la réalité apparaît plus floue. On ne tolère plus ce qui n’est pas extraordinaire », ajoute la psychologue.

Il faut dire que notre société nous y pousse fortement: bercées de comédies hollywoodiennes depuis notre enfance, la plupart d’entre nous confondent cinéma et vie réelle…

Nous vivons également dans un monde où les choix à notre portée n’ont jamais été aussi nombreux. Qu’il s’agisse d’acheter un jean ou de négocier un forfait pour un cellulaire, la surabondance de choix a de quoi nous donner le tournis. Et c’est la même chose côté amour: alors que nos grands-mères demeuraient avec le même homme toute leur vie, nous avons la possibilité de changer d’amoureux dès que l’envie nous en prend!

Pas étonnant, dans ces conditions, que beaucoup de femmes soient déçues lorsque leur vie de couple n’est pas aussi satisfaisante qu’elles le rêvaient. Elles rompent et passent au partenaire suivant, mais l’insatisfaction revient! Et les vedettes populaires en rajoutent. Jennifer Lopez, 43 ans et récemment divorcée pour la troisième fois, déclarait par exemple il y a quelques mois en entrevue au réseau ABC: «Mon plus grand rêve est celui de vivre un conte de fées. Je veux me marier à nouveau, car je ne laisserai jamais tomber ce rêve.»

Un prince pour me compléter

La culture populaire nous répète donc inlassablement la même histoire. Celle où l’héroïne tombe enfin sur le «bon» gars, l’âme soeur. Sylvain Seaborn, psychothérapeute, y voit un relent de nos rêves de petites filles. «Le fantasme du Prince Charmant persiste parce que ça rejoint le rêve infantile, toujours présent chez plusieurs femmes, de rencontrer quelqu’un qui va enfin les compléter, quelqu’un qui va réparer leurs faiblesses et leurs failles mais qui va aussi leur renvoyer une image idéalisée d’elles-mêmes. C’est une attitude très narcissique, car ça implique que leur valeur est si grande qu’elles ne peuvent être satisfaites qu’avec un partenaire idéal ou que dans une relation idéale.»

Sylvain Seaborn, qui reçoit des couples dans son bureau toutes les semaines, précise que les femmes ne sont pas seules à rêver du conte de fées. «Beaucoup d’hommes aspirent aussi à trouver la « princesse charmante », et espèrent que leur partenaire les adulera et les considérera fantastiques en toutes circonstances», poursuit-il.

Ce narcissisme, on l’observe dans les attentes – de plus en plus grandes – à l’égard du couple. Comme l’explique le sociologue Paul Amato dans son essai Alone Together: How Marriage in America Is Changing, le couple a connu des bouleversements majeurs depuis les années 1970. «Autrefois, on considérait que le travail en équipe et la coopération étaient les clés d’un mariage heureux. Aujourd’hui, on recherche une satisfaction personnelle à travers la relation. Il ne suffit plus pour les femmes de trouver un homme bon avec qui elles pourront bâtir une famille, elles doivent trouver un homme avec qui elles pourront vivre l’amour et s’épanouir complètement», écrit-il.

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Entreprises « vertes » pour une meilleure planète

Un petit palmarès d’entreprises qui ont mis sur pied des projets concrets pour protéger la biodiversité, concocté pour le spécial Biodiversité du ELLE Québec, Juillet 2012

Les entreprises ont une grande responsabilité dans la destruction de la biodiversité mais certaines font le maximum pour diminuer la pression sur les écosystèmes. Le Conseil canadien pour les entreprises et la biodiversité, le WWF Canada et Équiterre nous aident à faire leur portrait.

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Pour en finir avec le bonheur

En s’entraînant à être optimiste, on peut parvenir à un état profond de bonheur, nous disent les livres de croissance personnelle et les adeptes de la psychologie positive. Et si on se rendait malheureux à courir ainsi après le bonheur?

pour en finir avec le bonheur

Confidence: j’ai longtemps cru à l’adage selon lequel «le bonheur, c’est comme du sucre à la crème; quand on en veut, on s’en fait». Je me disais que, si je voulais être heureuse, je devais cultiver une attitude positive, arrêter de m’apitoyer sur mon sort, et prendre soin de moi en faisant du yoga et de la méditation.

Un brin perfectionniste, j’étais parvenue à me convaincre que si je suivais cette recette, j’accéderais à un état de plénitude durable. Et c’est vrai que m’astreindre à cette discipline m’a aidée. J’allais mieux. Les déprimespersistantes dont je souffrais au début de la vingtaine ont disparu, et mon estime de moi s’est bonifiée. Convaincue de détenir la formule gagnante, j’ai même sermonné des copines qui, me semblait-il, se plaignaient souvent d’être malheureuses sans faire d’effort pour améliorer leur sort. Mais, au bout de quelques années, ma recette géniale s’est retournée contre moi.

Ma liste d’insatisfactions s’est allongée tranquillement. Ma relation avec mon chum ne me semblait pas assez épanouissante, même si je demeurais très amoureuse de lui; mon boulot n’était pas assez stimulant, même si j’atteignais certains objectifs importants; mon humeur n’était pas assez égale, même si je m’évertuais à «penser positif»… Bref, je n’étais pas assez HEUREUSE à mon goût. J’étais déçue, comme une écolière qui n’a pas obtenu d’étoile dans son cahier. J’avais coché toutes les cases, j’avais colorié à l’intérieur des lignes: où était ma récompense? À trop chercher le bonheur, je ne remarquais plus que son absence.

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Les chemins de la liberté

Publié dans Jobboom, mars 2011

Les grandes distances à parcourir, les délais de livraison serrés, les longues heures passées loin de la maison. Pour les camionneurs et autres chauffeurs de poids lourds, c’est ça le bonheur. Entre autres.

par Marie-Claude Élie Morin

Donald Porlier se souviendra toujours de son voyage jusqu’à San Antonio, au Texas, à la fin de l’été 2005. Camionneur de longue distance pour le Groupe Robert depuis plus de 30 ans, il a fait partie d’un convoi de 20 camions envoyés par la Croix-Rouge canadienne pour livrer des lits de camp et du matériel d’urgence aux sinistrés de la Louisiane, victimes peu de temps auparavant de l’ouragan Katrina.

«La ville de Detroit avait même fermé à la circulation ses artères majeures et un pont pour laisser filer notre convoi. C’était très émouvant de traverser les États-Unis pour aller porter ce matériel à des gens qui en avaient grand besoin.»

Pour René Tremblay, ex-camionneur devenu enseignant, c’est le ciel immensément bleu du Wyoming qui lui revient en mémoire lorsqu’il pense à ses 14 années sur la route. Sandra Doyon, camionneuse chez Transwest, garde quant à elle le souvenir de s’être arrêtée, au petit matin, sur le bord de la route au Nebraska, simplement pour faire un saut dans un champ de tournesols en fleurs.

Des paysages majestueux, des centres urbains grouillants, des oasis de tranquillité : les camionneurs roulant sur de longues distances en ont plein la vue. Plusieurs ont justement choisi le métier pour l’aventure, l’envie d’aller loin et de découvrir de nouvelles réalités.

Les grands explorateurs

«La majorité des aspirants camionneurs de longue distance ont un tempérament curieux. Ils veulent voir du pays, ne pas avoir de routine et être libres», confirme Eddy Vallières, directeur du Centre de formation en transport de Charlesbourg. «Plusieurs sont également passionnés de mécanique et veulent relever le défi de dompter une grosse machine comme un camion-remorque.»

Donald Porlier se reconnaît dans cette description. Lui qui espérait au départ être affecté aux livraisons en Ontario pour ne pas s’éloigner de la maison a eu la piqûre de la grande route dès ses premiers voyages aux États-Unis. «Visiter les orangeraies de la Floride pendant que tout le monde gèle au Québec, ça n’a pas de prix!»

L’absence de routine et les découvertes renouvelées sont également de puissants attraits. «La majorité des gens passent l’essentiel de leur vie dans un rayon de 400 kilomètres. Un routier, lui, parcourt jusqu’à 5 000 kilomètres par semaine. On n’est jamais au même endroit. J’ai eu la chance de visiter des fonderies, des usines automobiles, des firmes de robotique», illustre Donald Porlier.

Sur la route de l’inspiration

 

Après avoir travaillé comme guide-accompagnatrice en tourisme un peu partout au Canada et aux États-Unis, Sandra Doyon a décidé d’ajouter une corde à son arc en obtenant un permis pour conduire des autobus en 2000. Au cours de sa formation, elle a bifurqué vers le camionnage de longue distance. «J’avais envie d’être dépaysée et de relever le défi de conduire un gros camion!»

Elle ne savait pas qu’elle serait également séduite par les moments de contemplation au cours des longues heures passées sur la route. «Le métier de camionneur te donne beaucoup de temps pour penser, confie-t-elle.

C’est comme ça que j’ai commencé à écrire.» En 2005, Sandra Doyon s’achète un portable pour la route et crée un blogue pour raconter ses aventures en camion. Dans son Journal de bord d’une camionneuse, elle partage ses émotions du jour et ses observations sur l’Amérique. En 2011, les éditions Goélette publieront d’ailleurs un recueil de ses chroniques.

Sacrifices nécessaires

Le métier comporte toutefois ses revers. Les longues heures passées en position assise ont des conséquences sur la santé : maux de dos, perte de masse musculaire, prise de poids en raison des repas trop riches offerts dans les arrêts routiers. «Il faut avoir une discipline personnelle. Autrement, le corps est affecté», explique Sandra Doyon.

La vie de couple et de famille en prend aussi pour son rhume. Longues absences répétées, rendez-vous manqués, courtes pauses avant de repartir sur la route. «Il faut une conjointe ou un conjoint compréhensif», note Eddy Vallières.

«C’est difficile de maintenir l’harmonie quand tu ne peux pas promettre à ta conjointe que tu pourras l’accompagner dans une fête, par exemple», confirme Donald Porlier.

La maternité n’est pas plus facile à concilier avec le camionnage, comme le constate Sandra Doyon, qui attend un enfant. Conduire un camion sur de longues distances est considéré comme un risque pour la grossesse, elle a donc dû cesser immédiatement de travailler. Mais puisque l’entreprise qui l’emploie est enregistrée sous une charte fédérale (comme les compagnies aériennes), Sandra n’a pas droit aux compensations pour retrait préventif prévues par la loi québécoise. Elle doit se rabattre sur des prestations d’assurance-emploi moins généreuses et qui la pénaliseront lorsque viendra le temps de calculer ses prestations au Régime québécois d’assurance parentale à partir de son revenu moyen.

Un amour inconditionnel

Malgré ces difficultés, certains camionneurs ne se verraient pas faire autre chose, estimant que les avantages compensent les inconvénients. C’est que les camionneurs de longue distance arrivent aussi à gagner un salaire intéressant. «On est payés au mille (l’étalon de mesure dans le transport nord-américain). Un chauffeur qui parcourt 3 000 milles (près de 5 000 kilomètres) par semaine peut s’attendre à un salaire hebdomadaire d’environ 1 100 $ nets», indique Donald Porlier, qui fait régulièrement la tournée des écoles comme Ambassadeur de la route pour l’Association du camionnage du Québec.

Quelles qualités faut-il posséder pour embrasser le métier? «Une bonne dose d’autonomie et de débrouillardise», note René Tremblay, aujourd’hui professeur au Centre de formation en transport de Charlesbourg. «Le camionneur doit planifier sa route et gérer son temps tout seul pour effectuer ses courses à l’heure. Il faut une bonne endurance physique pour effectuer en moyenne 70 heures de travail en 7 jours. Enfin, la patience et la courtoisie sont nécessaires pour ne pas péter les plombs dans les embouteillages!» conclut-il.

Ça vous dit d’embarquer?